Bilan de campagne

Le professeur Thierry Giasson, de la Faculté des sciences sociales, analyse les événements ayant marqué la dernière campagne électorale
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Beaucoup d’observateurs ont jugé que la campagne électorale qui vient de se terminer a été très négative. Les nombreuses attaques entre adversaires ont laissé certains électeurs sur leur faim, alors qu’ils auraient aimé en apprendre davantage sur la façon dont chacun des partis se positionnait par rapport aux enjeux actuels. L’analyse de Thierry Giasson, professeur au Département de science politique et membre du Groupe de recherche en communication politique.

À vos yeux, comment se démarque cette campagne électorale par rapport aux précédentes?

Je pensais qu’elle serait intéressante, car les premiers jalons me semblaient prometteurs. Dès le début, cependant, l’épisode du blackface a profondément secoué le Parti libéral et lui a fait perdre des journées importantes. Les photos de Justin Trudeau, publiées au lendemain de cet épisode, le montrent complètement miné. En théorie, cette campagne devait pourtant permettre au premier ministre de mettre en valeur son bilan et de le défendre. Il lui fallait expliquer pourquoi il voulait demander un nouveau mandat. Les libéraux avaient donc une nouvelle stratégie à déployer, différente de celle d’un parti aspirant au pouvoir qu’ils utilisaient depuis 2006. Or, Justin Trudeau a eu beaucoup de difficulté à se présenter comme un chef d’État ou de gouvernement. Il ne parvenait pas sortir de son script et à parler clairement de ses réalisations. Son adversaire, Andrew Sheer, n’a pas su davantage se présenter au grand public, qui ne le connaissait pas. Plutôt que d’expliquer ce qui le mobilise et les raisons pour lesquelles il veut devenir premier ministre, il a choisi d’attaquer constamment son adversaire libéral. Au fond, il a poursuivi la stratégie conservatrice de dénigrement constant de Justin Trudeau, en vigueur depuis plusieurs années.

Ce type de campagne très négative ressemble à ce qui se fait aux États-Unis, non?

Je ne suis pas d’accord avec ce genre de catégorisation. L’attaque, l’opposition, la négativité font partie du discours politique dans les grandes démocraties. Tous les adversaires sont en compétition et veulent obtenir la même chose : le vote des électeurs. Ils tentent donc de faire dérailler la campagne des adversaires en les attaquant et en sortant des éléments que les autres n’auront pas prévus. Cela n’a rien de nouveau. Cependant, il existe maintenant des espaces sur les médias sociaux pour décupler la portée de certains messages négatifs et d’autres, positifs. Sans oublier le rôle que jouent les tiers partis dans les élections. Certains citoyens tiennent parfois des propos très polarisants, même s’ils ne dépendent pas de partis politiques. Ces internautes peuvent donc faire beaucoup de dommages ou soutenir certains enjeux, simplement en prenant la parole sur des plateformes numériques. Cela permet aussi de mener des actions concertées en faisant des envois massifs. La campagne se déroule donc à la fois dans le vrai monde et en ligne.

Les réseaux sociaux font partie de la vie politique depuis plus d’une dizaine d’années. Quels effets ont-ils sur les campagnes électorales?

Ces outils extraordinaires permettent de cibler les messages de façon très précise sur des segments de l’électorat que les partis politiques ont déterminés avant même le déclenchement des élections. Des plateformes comme Facebook offrent d’ailleurs aux formations des services-conseils pour mieux entrer en relation avec leurs utilisateurs. Il devient donc plus facile de rejoindre des hommes ou des femmes qui aiment le café, qui magasinent à tel endroit, qui habitent dans un quartier précis, etc. Twitter sert davantage pour parler aux médias, aux leaders d’opinion et aux électeurs plus politisés. Les outils numériques affinent les connaissances sur les électeurs susceptibles d’appuyer une formation le jour du vote. Dans un premier temps, on les repère dans leur circonscription, puis des équipes de bénévoles les rencontrent sur le terrain. Un de ces derniers interagit avec le citoyen chez lui, tandis que l’autre observe le type de maison qu’il habite, s’il y a des jouets, des animaux de compagnie, etc. Il écoute aussi la conversation et peut ensuite envoyer des notes très précises grâce à une application numérique. Ces informations affinent l’analyse électorale pour s’assurer que les bons électeurs vont voter le jour dit. Il ne faut pas oublier que des députés l’emportent parfois par quelques dizaines de voix.

Thierry Giasson