Officiel chevronné, le Mauricien Tony Germain n’a pas travaillé entre les câbles depuis les Jeux olympiques de Rio, à l’été 2016.

Victime collatérale du scandale

TROIS-RIVIÈRES — Après avoir participé à plus de 100 compétitions internationales – dont les Jeux Olympiques il y a deux ans – dans 30 pays, Tony Germain est au repos forcé.

L’officiel de boxe olympique est persona non grata sur les scènes provinciale, nationale et internationale, victime collatérale de la crise qui a secoué son sport aux Olympiques de Rio.

Comme les 35 autres officiels qui étaient aux Jeux de 2016, Germain a été tassé par l’AIBA (Fédération internationale de boxe) le printemps dernier. La majorité des arbitres ont quand même continué à travailler dans leur pays, ou même sur leur continent.

Pas Germain. Quand il a vu que le téléphone ne sonnait plus, il a lui-même entrepris des démarches pour recommencer à arbitrer au Canada. On lui a poliment fait savoir qu’il n’était plus le bienvenu. Il a voulu s’impliquer bénévolement dans une clinique d’officiels à Trois-Rivières mais encore là, la porte était verrouillée. Il a alors offert ses services chez les pros, sans succès…

«Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Je n’ai jamais eu un seul blâme en carrière! Je me rends compte qu’il y a beaucoup de politique dans la boxe amateur…», lance-t-il, dépité.

Dans l’œil de l’ouragan

Le Mauricien s’est retrouvé dans l’œil de l’ouragan à Rio. Il était l’un des cinq juges du combat du boxeur irlandais Michael Conlan, sûr de gagner mais déclaré perdant, brandissant deux doigts d’honneur à l’intention des juges. Cette scène a fait le tour du monde et forcé l’AIBA à déclencher une enquête puisqu’il y avait eu quelques autres décisions douteuses à Rio. Germain dit n’avoir rien à se reprocher, puisqu’il a été le seul juge à déclarer Conlan gagnant. Le système de pointage choisissait toutefois au hasard via l’ordinateur trois des cinq cartes, et celle de Germain n’avait pas été retenue. «J’avoue que j’avais été surpris de la décision car pour moi, c’était clair que Conlan avait gagné. Mais bon la différence entre ma carte et celle des autres, c’est juste un round, le premier», fait-il valoir, qui assure n’avoir rien vu de scandaleux à Rio. «Ça ne veut pas dire que tout s’est fait dans les règles de l’art. Je ne suis pas naïf. Je dis simplement que s’il y a eu corruption, ils n’ont pas fait ça devant nous, ça s’est passé avant. Moi je n’ai rien vu de problématique, rien entendu. Et je peux te dire que nous étions tenus à l’écart durant les Jeux…»

L’AIBA a réagi à la controverse en écartant plusieurs arbitres au milieu du tournoi. Mais pas Germain, qui aura été le deuxième arbitre le plus utilisé, après un Brésilien. Il était au centre de l’arène pour 12 duels et il en a jugé 52. «J’étais très content de mon tournoi. C’est probablement mon meilleur en carrière. Mes patrons aussi d’ailleurs quand je regarde mon utilisation…»

Un long processus

Il avait raté de peu les Jeux de Londres. Pour ne pas revivre le même scénario pour Rio, il avait multiplié les sorties sur la scène internationale durant les années suivantes, prenant même une année sabbatique de l’enseignement. À son retour des Jeux, il se voyait partager son expertise avec les plus jeunes, tout en continuant d’être actif.

L’enquête de l’AIBA qui a découlé sur la décision, le printemps dernier, d’écarter tous les officiels sans discernement l’a déçu, évidemment. Mais jamais autant de voir que dans son propre pays, il était considéré comme un paria. «J’ai beau y penser, je n’arrive pas à mettre le doigt sur la raison pour laquelle on m’écarte ainsi. Je n’ai jamais reçu des documents officiels là-dessus, il n’y a pas de décision officielle comme tel. Mais dans les faits, on me laisse chez moi.»

Bien sûr que l’action lui manque. La première année, il en a profité pour souffler un peu et faire du rattrapage à la maison, convaincu que ça finirait par rentrer dans l’ordre. Ce n’est pas arrivé. Germain meuble donc ses temps libres autrement. «Mais ça me manque beaucoup, c’est sûr.»

Ex-président de Boxe Québec, il hésite quand on lui demande s’il n’est pas victime d’un règlement de comptes. Quand Germain avait succédé à Russ Anber, il y avait eu tempête. Germain est resté quelques années en poste, puis il a concentré ses énergies sur l’arbitrage. Il a travaillé étroitement pendant un bon bout de temps avec ses successeurs, Diane Béchard et Pierre Chiasson. «Je ne sais pas. Je ne me connaissais pas d’ennemi dans le milieu, pour être honnête. Tout ce que je peux dire, c’est que je n’étais pas toujours d’accord avec la façon d’opérer de Diane et Pierre.»

Il note aussi au passage que le président de Boxe Canada, Pat Fiacco, est membre du Comité Exécutif de l’AIBA et Président de la Commission Technique et des règlements, et qu’il vient d’être nommé Délégué Technique pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020. Or, selon deux témoignages obtenus sous le couvert de l’anonymat par Le Nouvelliste, ce serait Fiacco qui aurait placé Germain sur une liste noire. «Il y a un seul officiel par pays qui est choisi pour les Olympiques. J’étais en compétition avec son frère pour Rio, c’est moi qui a été choisi. Il y a peut-être là un peu de rancœur, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que c’est lui qui, à l’échelle nationale, m’empêche de travailler», confirme-t-il.

Germain s’est résigné. Il doute fort maintenant que sa mise au rancart soit temporaire. Cette sortie publique ne sera probablement pas de nature à l’aider. Fiacco est un homme très puissant dans cet univers… «De la façon dont ça se passe, je n’ai pas beaucoup d’espoir. À cause de la politique, mon expertise s’en va à la poubelle. Disons que ce n’est pas comme ça que j’anticipais la fin de ma carrière…»

Chiasson et Fiacco sont actuellement à l’extérieur du pays, ils n’ont pas retourné les messages du Nouvelliste.