Sylvain St-Laurent
Le Droit
Sylvain St-Laurent
Bryan Berard (34), cette semaine, a levé le voile sur une période pas trop glorieuse de l’histoire des Sénateurs d’Ottawa.
Bryan Berard (34), cette semaine, a levé le voile sur une période pas trop glorieuse de l’histoire des Sénateurs d’Ottawa.

Une recrue qui coûtait trop cher

CHRONIQUE / Dans la neuvième semaine d’un «monde sans sport», les journalistes sportifs continuent de placer leurs micros sous le nez des vedettes du passé. Et cette stratégie est souvent payante, parce que ces intervenants ont bien des choses à nous apprendre.

Bryan Berard, cette semaine, a levé le voile sur une période pas trop glorieuse de l’histoire des Sénateurs d’Ottawa.

On a tendance à l’oublier, Berard, quand on parle de la façon dont l’équipe a été construite, dans les années 1990.

On oublie que les Sénateurs détenaient le tout premier choix, lors du repêchage amateur de 1995. Avec ce choix, ils ont réclamé un jeune défenseur américain gaucher, extrêmement doué à l’attaque.

On avait déterminé, à l’époque, que Berard serait le quart-arrière de l’équipe pendant plusieurs saisons.

On oublie, aussi, qu’il n’a fait que passer. Au terme de son premier camp d’entraînement, il a demandé une transaction. À la fin du mois de janvier 1996, les Sénateurs ont cédé ses droits aux Islanders de New York.

«C’était peut-être un peu une question d’ego», a-t-il avoué, dans une entrevue avec la station de radio torontoise The Fan 590.

«Je m’étais présenté au camp à 18 ans et j’étais convaincu d’avoir gagné ma place dans le top-4 défensif. Les dirigeants m’ont renvoyé dans le junior. L’organisation traversait une mauvaise passe. À ce jour, je demeure convaincu que ses dirigeants ne voulaient pas me payer, cette année-là.»

Berard surestimait peut-être ses propres capacités. Au milieu des années 1990, durant l’ère de la «rondelle morte», les défenseurs devaient frapper, accrocher, retenir. Les défenseurs devaient donc être très forts, physiquement.

À 18 ans, Berard ne pesait pas 200 livres. Il était loin d’avoir atteint sa maturité. Il était peut-être un plus loin de la LNH qu’il pensait.

En même temps, en 1995, les Sénateurs ne misaient pas exactement sur une brigade défensive de première qualité.

Il y avait bien Steve Duchesne, un joueur d’impact. Sinon, derrière lui, Sean Hill, Stanislav Neckar, Frantisek Musil...

Rien de bien impressionnant.

Berard avait peut-être raison, par contre, de penser que les Sénateurs n’avaient pas les moyens de se payer un espoir de premier plan, comme lui.

Son récit m’a rappelé une légende urbaine, qui circule parfois.

Bryan Bérard

Voyez-vous, une autre recrue a fait des vagues, lors du camp d’entraînement de 1995.

C’était un ailier. Un Suédois. Un type de 22 ans qui sortait un peu de nulle part.

Vers la du camp, tout le monde le connaissait.

Selon la légende, l’entraîneur-chef de l’époque, Rick Bowness, est allé voir son patron pour s’assurer qu’on lui gardait une place dans l’équipe.

On garde le p’tit Alfredsson, non? Je crois bien qu’il est notre attaquant, en ce moment.

Il paraît que sa question a causé un malaise.

D’un côté, on pouvait difficilement contredire Bowness.

De l’autre... Le budget n’était pas énorme. Chaque sou dépensé était soigneusement calculé. On pouvait difficilement se permettre de garder, dans la LNH, un joueur qui détenait un contrat à deux volets.

Selon le plan, Alfredsson devait se rapporter au club école de la Ligue américaine, les Senators de l’Île-du-Prince-Édouard. Pour des raisons financières, il fallait respecter le plan.

Cette fois-là, tout compte fait, Sénateurs ont réussi à très bien s’en tirer.

En cédant Berard aux Islanders, ils ont pu faire l’acquisition d’un autre défenseur offensif prometteur. Wade Redden a joué un rôle clé, dans les succès de l’équipe, pendant une bonne dizaine de saisons.

Ils ont trouvé un peu d’argent, quelque part, pour verser un salaire digne d’un joueur de la LNH à Daniel Alfredsson. Ils ont été récompensés, très vite, quand il a remporté le trophée Calder.

L’histoire de la jeune franchise aurait pu être très différente, si on avait parachuté ce jeune leader à Charlottetown, pour lui permettre de vivre son premier hiver canadien...

Une chance que les choses ont changé. La LNH a donné à ses directeurs généraux des outils pour qu’ils puissent se protéger contre leur propre étourderie. La structure salariale qui a été mise en place fait en sorte que les recrues doivent faire leurs preuves avant de commander des salaires faramineux.

Les Sénateurs «traversaient une mauvaise passe», selon Bryan Berard, en 1995.

Vingt-cinq ans plus tard, on ne peut pas affirmer, avec assurance, que l’organisation se trouve dans une meilleure santé, financièrement.

Une chance que les choses ont changé. Les Sénateurs pourraient, pour la première fois en (presque) 25 ans, obtenir le premier choix, au repêchage amateur. Il serait extrêmement dommage que l’histoire se répète et que l’avarice nuise aux efforts de relance de toute l’organisation...