Cette photo a été prise sur la patinoire du Scotiabank Centre de Halifax, dans l’heure qui a suivi l’annulation du Championnat canadien. L’entraîneur-chef, Patrick Grandmaître, venait d’annoncer à ses joueurs que leur saison était finie.

Photo de famille

CHRONIQUE / La photo qui accompagne cette chronique est assez saisissante.

On peut y voir l’équipe de hockey masculine de l’Université d’Ottawa. Elle a été prise sur la patinoire du Scotiabank Centre de Halifax, dans l’heure qui a suivi l’annulation du Championnat canadien.

L’entraîneur-chef, Patrick Grandmaître, venait d’annoncer à ses joueurs que leur saison était finie.

On peut imaginer que la même scène risque de se reproduire dans plusieurs vestiaires, dans plusieurs villes, dans plusieurs pays, au cours des prochaines semaines.

On peut deviner qu’il va y avoir de la colère, de la rage, de l’incompréhension, de la déception et de la résignation parmi les joueurs qui devront remiser leurs équipements sans avoir eu la chance de se battre pour gagner un championnat.

Mais de la tristesse ?

Il faut regarder attentivement la photo. Il y a des visages très longs et des yeux rougis.

Vingt-cinq hommes adultes qui pleurent, en même temps ? Ce n’est pas quelque chose qu’on voit chaque jour.

Ça fait des années que Grandmaître nous répète qu’il dirige un groupe d’athlètes particuliers.

On connaît l’histoire. L’Université bilingue de la capitale a suspendu son programme de hockey masculin pendant deux ans, entre 2014 et 2016, tandis que deux de ses anciens joueurs faisaient face à des accusations de nature sexuelle.

Grandmaître avait obtenu le mandat de relancer les activités avec une bande de recrues.

Ces joueurs ont grandi ensemble pendant quatre ans. Cette aventure devait prendre fin à Halifax, lors de leur première participation au tournoi de championnat national.

C’était leur occasion de finir ça en beauté.

Les Gee Gees étaient en Nouvelle-Écosse depuis quelques jours, déjà. Ils avaient eu l’occasion de s’entraîner à trois reprises. Ils avaient participé au banquet de fin d’année du Sport interuniversitaire canadien.

Ils attendaient impatiemment leur premier match du tournoi. Dans la ronde quart-de-finale, vendredi, ils devaient affronter les grands favoris du tournoi, les Axemen d’Acadia. On attendait une foule de 10 000 spectateurs, pour l’occasion.

Vingt-quatre heures plus tôt, Grandmaître avait permis à ses joueurs de se changer les idées en assistant à un autre match, celui qui opposait les Gryphons de Guelph aux Huskies de St. Mary’s.

Il était environ 21 h et le match tirait à sa fin, lorsque l’entraîneur-chef a reçu une convocation. Une rencontre d’urgence était organisée, une heure plus tard, à l’hôtel qui servait de quartier général aux organisateurs du tournoi.

Au même moment, ou à peu près, un informateur du réseau TSN a envoyé un gazouillis laissant entendre que le tournoi serait annulé.

« Les gars ont commencé à m’envoyer des textos, inquiets. À 22 h, quand j’ai reçu la nouvelle, j’ai envoyé un texto à mon adjoint, lui demandant de réunir toute l’équipe. Il était probablement 22 h 15 quand j’ai pris la parole. On dirait que les gars savaient tous déjà ce que j’allais dire. »

« Ça n’a pas facilité les choses. Je n’ai pas été capable de leur dire que c’était fini sans pleurer. »

En voyant ses joueurs ramasser leurs chandails, l’entraîneur a eu l’idée d’organiser une dernière séance de photos en équipe, sur la patinoire.

« C’était un feeling vraiment bizarre. Un feeling de finalité ? Je ne sais même pas si on peut dire ça. C’est vraiment difficile à décrire. Je ne pense pas avoir déjà vécu quelque chose comme ça, auparavant, dans ma vie. On n’a même pas eu la chance de se battre. »

« Je suis quand même vraiment content qu’on ait pris cette photo. Je ne sais pas vraiment quand on aura la chance de se revoir, en groupe. »

Le tournoi était annulé, mais la directive visant à limiter les contacts n’avaient pas été lancée. Les joueurs des Gee Gees ont donc terminé leur soirée comme il se doit, en profitant du nightlife de Halifax.

« Les joueurs de toutes les équipes se sont rendus dans les bars, mais on me dit que les miens sont les seuls qui ont passé toute la soirée ensemble. On me dit aussi qu’ils fêtaient comme s’ils avaient gagné le tournoi », raconte Grandmaître.

« Ces gars-là ont reconstruit notre programme. Maintenant, quand on parle des Gee Gees, on ne parle que de choses positives. Ils ont ramené une fierté chez nous. »

« Maudit que ces gars-là ont fait une bonne job. »