La Merveille à un bras de Nanticoke, en Pennsylvanie. C’est ainsi que sera surnommé Pete Gray, pendant sa carrière dans le baseball. En 1938, alors que le Stade municipal de Trois-Rivières était en construction et accueillait déjà des matchs de calibre semi-professionnel, Gray faisait courir les foules.
La Merveille à un bras de Nanticoke, en Pennsylvanie. C’est ainsi que sera surnommé Pete Gray, pendant sa carrière dans le baseball. En 1938, alors que le Stade municipal de Trois-Rivières était en construction et accueillait déjà des matchs de calibre semi-professionnel, Gray faisait courir les foules.

Pete Gray, la Merveille à un bras qui a fasciné Trois-Rivières

TROIS-RIVIÈRES — Le 30 juin marquera le 18e anniversaire du décès du joueur le plus surprenant à avoir foulé le terrain du Stade de baseball de Trois-Rivières. Pete Gray, la Merveille à un bras, est l’un des rares athlètes handicapés à avoir atteint les Ligues majeures, le temps d’une saison en 1945 avec les Browns de St. Louis. Fils d’immigrants européens ayant vu le jour près des mines de charbon en Pennsylvanie, c’est en Mauricie qu’on lui a offert sa première chance chez les professionnels. C’est ici qu’il a façonné son rêve américain.

Le nom de Gray vous dit peut-être quelque chose. Après tout, il est assez rare de voir un joueur de baseball avec un seul bras frapper la balle, patrouiller le champ extérieur et décocher des relais précis pour épingler les coureurs sur les buts.

Pete Gray faisait tout ça, dans les limites du possible. En 1938 et 1942, il a ébloui les partisans de la Mauricie avec ses jeux spectaculaires et sa résilience. Non, il n’était pas le frappeur le plus puissant, mais ses amortis et ses coups filés, combinés à une vitesse étonnante, en faisaient un athlète respecté.

Bien peu de traces subsistent de ses deux passages éclair à Trois-Rivières. Pourtant, des milliers de spectateurs se déplaçaient, à l’époque, pour l’applaudir.

Un «joueur manchot» avec le Trois-Rivières

Voilà comment Le Nouvelliste annonce l’embauche de Gray, le 16 juillet 1938. On dit qu’il a 27 ans, sauf que dans les faits il en a 23. La veille, il se pointe au nouveau Stade municipal – toujours en construction, il ne sera inauguré officiellement que l’année suivante – avec ses coéquipiers des Renards de Trois-Rivières.

Il impressionne la foule, une centaine de curieux, lors de l’exercice au bâton. On raconte qu’il frappe une balle à 344 pieds du marbre! Sa main, s’étonne-t-on, est «deux fois grosse comme celle d’un homme ordinaire».

«Je vivais dans un quartier de durs à cuire et mon infirmité était en quelque sorte la risée des gamins de l’entourage, jusqu’au jour où je décidai de les battre à leur propre jeu», raconte-t-il au journaliste, qui n’est pas identifié dans l’article.

Le scribe, dans un élan d’optimisme, avance qu’il deviendra «l’un des meilleurs patrouilleurs de la Ligue provinciale». Gray venait à peine d’arriver en ville que déjà, il piquait la curiosité de tous. À quoi fallait-il s’attendre de celui que certains qualifiaient déjà de huitième merveille du monde?

Un accident qui change une vie

Le chemin qu’a emprunté Gray pour obtenir cette première chance dans le baseball organisé est parsemé d’embûches. Son père, un immigrant originaire de la Lituanie, a travaillé dans des conditions exécrables dans la vallée du Wyoming, en Pennsylvanie.

La famille comptait cinq enfants, Pete étant le benjamin. À six ans, on a dû l’amputer au-dessus du coude droit en raison d’un accident de la route, survenu alors qu’un fermier le ramenait chez lui. Après un arrêt brusque de la camionnette, le garçon a chuté et son bras fut broyé sous l’une des roues du véhicule. Sa vie venait de changer.

Dans le livre de William C. Kashatus, One-Armed Wonder, paru en 1995, Pete Gray raconte cet incident et tout ce qui s’en suit. En résumé, il n’a jamais abandonné son rêve de devenir un professionnel du baseball.

Au cours des années 30, alors qu’il devenait un adulte, Gray a porté les couleurs de plusieurs équipes de sa région, allant jusqu’à savourer un championnat en 1937. Ce triomphe lui ouvrirait des portes, mais pas celles qu’il visait nécessairement.

Après les refus, la première chance

Gray a voulu forcer la main de quelques directeurs généraux du Baseball majeur. Il a plutôt collectionné les refus.

La réplique la plus cinglante vient du grand Connie Mack, une légende parmi les gérants du baseball. «Écoute mon fils, je connais des joueurs ici qui ont deux bras et qui ne savent même pas jouer au baseball.» Une façon polie de lui dire de rentrer chez lui.

Tête de mule, Gray n’abdique pas. On ignore comment il a abouti à Trois-Rivières, lors de son premier séjour à l’été de 1938. Nous savons toutefois que c’est le gérant Lloyd Stirling qui dirigeait les Renards.

À l’image des joueurs de cette cuvée, Stirling a sans doute été ébahi par la technique utilisée par Gray pour patrouiller le champ extérieur.

Droitier naturel, Gray a dû apprendre à devenir gaucher. Il portait un gant conventionnel, mais sans rembourrage, dans sa main gauche.

Pour lancer la balle, il plaçait son gant sous le bout de son coude droit, retenant la balle dans sa main avant de la lancer vers ses équipiers. Dans la série Baseball de Ken Burns, un bijou de documentaire diffusé au milieu des années 90, une minute est consacrée à l’histoire de Gray. On le voit en action au bâton ainsi qu’au champ, dans l’uniforme des Browns de St. Louis.

Mais avant de devenir un joueur des Bowns en 1945, Gray a émerveillé les amateurs de la Ligue provinciale au Québec.

Ça n’a pris que quelques jours, à la suite de son embauche à la mi-juillet, pour que les journaux recensent ses exploits. Le Devoir, Le Droit, Le Soleil, La Tribune, Le Bien Public, La Presse, The Record à Sherbrooke: tous les quotidiens rapportaient ses faits et gestes.

Le public trifluvien est comblé: pour 85 cents dans les loges inférieures et 35 cents en admission générale, il a accès au prodige.

Pete Gray, en 1942, lors de son deuxième séjour à Trois-Rivières. Cette année-là, il se hissera parmi les meilleurs frappeurs de la Ligue Canado-Américaine, avec une moyenne au bâton de ,381. Seul hic, il ratera environ le tiers de la saison en raison d’une blessure à la clavicule.

«Des contingents de fervents admirateurs du Trois-Rivières viennent par troupe imposante des différents centres de notre district. Bon nombre nous arrive avec une idée arrêtée: voir le manchot à l’oeuvre. On repart toujours enchanté. En effet, Pete Gray n’est pas un personnage quelconque. C’est toute une révélation et il faut avoir vu cet athlète au travail pour avoir une notion parfaite de ses capacités», publie Le Nouvelliste du 28 juillet.

Gray disputera 26 matchs avec les Renards cette année-là. En «111 voyages au bâton», comme on l’écrit alors, il marquera 19 points et produira 34 coups sûrs, dont un circuit contre l’équipe de Sorel. Il terminera son bref passage ô combien remarqué avec une impressionnante moyenne au bâton de ,306. Pas si mal, pour un «manchot»!

«En 1938, Pete Gray fit le baseball aux Trois-Rivières comme Babe Ruth fit le Yankee Stadium à New York», écrira un journaliste du Nouvelliste, quatre ans plus tard. On doute que cela se soit rendu jusqu’à Gray, mais il aurait apprécié cette analogie, lui dont l’idole n’était nul autre que le Bambino.

Trois-Rivières comme tremplin

Gray jouera dans la région de New York pendant les années suivantes. Au cours de cette période, Trois-Rivières rejoint les rangs de la Ligue Canado-Américaine et embauche de nouveau Gray, en 1942.

Nous en savons davantage sur ce deuxième et ultime séjour en Mauricie. Celui-ci est plus documenté, car les Renards évoluaient alors dans une ligue affiliée, avec des statistiques compilées.

Le lanceur Jim Skelton, qui a connu un certain succès à Trois-Rivières, oeuvrait désormais à titre de recruteur quand il a convaincu le gérant Mickey O’Neil d’engager Gray. O’Neil ne connaissait rien du type que lui vendait son adjoint. Il a failli s’évanouir, lors de sa première rencontre avec lui à la sortie du train, à Montréal!

«Jim a dit à Mickey que lorsque je sauterais sur le terrain, il ne saurait pas que je suis différent des autres», se confiait Gray à l’auteur de sa biographie, il y a plus de 25 ans.

Plus tard, on reconnaîtra le travail de Skelton pour attirer Gray à Trois-Rivières. Car c’est vraiment lors de cette saison de 1942 qu’il a forgé sa réputation de joueur résilient.

Nouer une cravate, lacer ses chaussures, brasser et distribuer les cartes, jouer au billard: Gray devient une vedette et un modèle de par sa facilité à accomplir ses activités routinières. Plus tard, au sommet de sa carrière professionnelle aux États-Unis, il rencontrera des vétérans de l’armée, blessés durant les combats de la Seconde Guerre mondiale.

Le 24 août 1942, devant 3000 personnes dont Maurice Duplessis, il réalise un attrapé spectaculaire avant de claquer le simple pour la victoire, en dixième manche.

Quelques semaines plus tôt, il permettait aux Trifluviens de revenir de l’arrière contre les Athletics de Québec, leurs grands rivaux. «La foule est devenue folle, c’était comme dans un film», se souvenait Gray en souriant, des décennies plus tard.

«Ils ont crié mon nom en français pendant tout le match. J’ai frappé une balle sur la ligne du champ droit. La chose dont je me rappelle ensuite, c’est que tout le monde me lançait de l’argent! Je crois avoir collecté plus de 100 $. Je me suis dit que ce sport, finalement, était fait pour moi.»

Entre ces deux moments marquants, Gray se blessera à la clavicule, gaspillant le tiers de sa saison. En 42 parties, il cognera 61 coups sûrs pour une excellente moyenne de ,381, la meilleure du circuit.

Célèbre... et manipulé

Dans la biographie relatant la vie de Pete Gray, l’auteur consacre à peine quelques pages à ses deux passages à Trois-Rivières. On y apprend néanmoins que l’Américain, alors dans la fleur de l’âge, a apprécié ses brefs séjours ici.

La Ligue Canado-Américaine a dû cesser ses activités le temps d’un été, en 1943, en raison de la Guerre. La frontière entre le Canada et les États-Unis était plus étanche à cause du conflit, ce qui nous rappelle les problèmes actuels que subissent les Aigles et les Capitales dans la Ligue Frontière.

Malgré cet arrêt, O’Neil, tombé sous le charme de Gray, lui trouvera une niche à Memphis, au sein de la Southern Association, où il s’imposera en tant que joueur par excellence, en 1944.

Gray profitera ensuite de l’absence de nombreux athlètes du Baseball majeur, partis en Europe dans le camp des Alliés, pour se tailler un poste avec les Browns de St. Louis. Il s’agira de sa seule saison dans les Majeures, avec un résultat en demi-teinte (moyenne au bâton de ,218 en 234 apparitions).

Plusieurs partisans des Browns lui reprocheront d’avoir coûté le championnat à l’équipe, ce qui est injuste considérant que St. Louis a joué pour un taux de victoires supérieur à ,600 quand il était inséré dans l’alignement.

Gray a connu des tracas en défensive, étant particulièrement faible sur les roulants cognés à sa droite. Il n’en reste pas moins qu’il a réalisé des miracles avec sa condition. Plusieurs regretteront qu’il ait été manipulé par des propriétaires et certains médias, avides d’histoires sensationnalistes. Pour eux, Gray n’était rien d’autre qu’une bête de cirque.

Il s’est retiré quelques années plus tard. Son gant est exposé au Temple de la renommée du baseball, à Cooperstown.

Sans dire qu’il a pavé la voie, soulignons que Jim Abbott, un lanceur né sans main droite, a joué dans les Ligues majeures dans les années 90. Plus près de nous, Patrice Picard et Georges Lemay ont eu de belles carrières, notamment dans la Ligue de baseball rural de la Mauricie.

Bien qu’il n’aura disputé que 68 rencontres espacées sur deux années avec le club de Trois-Rivières, Pete Gray mériterait, comme d’autres, une certaine forme de reconnaissance dans la ville où, à une certaine époque, il était la coqueluche de tout un stade. La première vedette d’un stade.