Le Norvégien Ole Einar Bjoerndalen est devenu, à Sotchi, l'athlète ayant remporté le plus grand nombre de médailles de l'histoire des Jeux olympiques d'hiver.

L'effet pervers des médailles olympiques

Tempus fugit, aurait dit Victor, mon ancien professeur de latin que je n'écoutais jamais très attentivement, je dois l'admettre!
Lundi encore, je me régalais de la médaille d'or de l'équipe canadienne de hockey masculin, mais encore plus de sa performance sans bavure. Je maudissais ce fondeur qui a laissé traîner son bâton dans la ligne de course d'Alex Harvey, l'empêchant d'aller chercher un top 10 au 50 km masculin de ski de fond.
La quinzaine olympique de Sotchi, encore si proche, commence déjà à devenir, peu à peu, une banque de souvenirs qui s'effaceront tranquillement de notre mémoire.
Bien sûr, certaines images s'incrusteront plus longtemps que d'autres. Ce podium des soeurs Dufour-Lapointe, par exemple, avec, d'un côté Justine et Chloé radieuses, et, de l'autre, une Hannah Kearney, championne en titre, démolie par sa troisième place.
Ou encore le podium du 1500m masculin en longue piste où le Polonais Zbigniew Brodka a devancé par trois millièmes de seconde le Néerlandais Koen Verweij. Déjà lors de la cérémonie de remise des bouquets après l'épreuve, Verweij apparaissait de fort mauvaise humeur.
Le lendemain, lors de la remise des médailles, il n'avait visiblement toujours pas digéré sa déconvenue. Hey, Monsieur Verweij, je peux vous dresser une liste rapide de plusieurs milliers de personnes pour qui une médaille d'argent aux Jeux olympiques constituerait un accomplissement incroyable. D'ailleurs, le meilleur exemple vient d'une Québécoise.
Même si elle a été championne du monde en snowboard cross, Dominique Maltais a terminé deuxième à Sotchi. Déçue, Dominique? Pas le moins du monde. Elle a reconnu la supériorité de la médaillée d'or qui, cette journée-là, était intouchable, et s'est dite pleinement satisfaite de ce qu'elle avait finalement accompli après sa déception de Vancouver.
Parmi les autres images qui nous hanteront encore un bon moment, il y a évidemment cette prolongation en finale du hockey féminin. Plus que le magnifique but gagnant de Marie-Philip Poulin, c'est la rondelle frappant le poteau d'un filet déserté par le gardien qui constituera mon souvenir le plus mémorable de cette partie d'anthologie.
Pourquoi? Parce que ce moment résume parfaitement ce que sont les Jeux olympiques. Un événement qui revient aux quatre ans et qui couronne les meilleurs du moment... pour autant que tous les astres soient alignés. La rondelle aurait pu tourner à droite et rentrer dans le filet au lieu de tourner à gauche. À un centimètre près, la médaille d'or aurait pu en être une d'argent. Est-ce que les Canadiennes auraient pour autant démérité?
Pas du tout. Médaille d'or ou médaille d'argent, l'effort et les sacrifices consentis pour se hisser au sommet auraient été les mêmes. Ils ne sont pas toujours récompensés par les plus beaux prix, mais quand on a tout donné, qu'on s'est battu jusqu'à la fin, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de regrets. Quoi qu'en disent ceux qui laissent entendre qu'on peut fabriquer sa chance, celle-ci se laisse rarement apprivoiser...
La longévité d'abord
Nous accordons beaucoup d'importance aux Jeux olympiques en raison du spectacle qu'ils offrent aux quatre ans, de leur impact médiatique. Par contre, je ne suis pas convaincu que les Jeux olympiques couronnent les meilleurs athlètes. Du moins, les plus constants.
Pour ça, il y a les différents championnats mondiaux. Un athlète qui s'installe au sommet de la hiérarchie de son sport pendant deux, trois, voire quatre ans, a beaucoup plus de mérite, à mes yeux, parce qu'il démontre qu'il excelle sur une longue période, que la chance n'est pas un facteur prépondérant de ses succès.
Certains parviennent à se maintenir en haut de la pyramide sur un cycle olympique complet. D'autres, des exceptions, arrivent même à le faire sur deux cycles olympiques. La majorité des athlètes repartent toutefois déçus des Jeux parce qu'une blessure inopportune, un équipement défectueux ou un simple coup du sort a saboté leur performance. Erik Guay est le premier nom qui me vient à l'esprit.
Dominant depuis Noël, le descendeur québécois s'est blessé à Wengen, en Suisse, juste avant les Jeux. On parle du skieur canadien ayant récolté le plus de podiums sur le circuit de la Coupe du monde en carrière. D'un champion du monde, aussi, toujours à la recherche d'une médaille olympique. Quand il accrochera ses skis, dira-t-on qu'il a été moins bon qu'un Jan Hudec médaillé de bronze au super-G de Sotchi? Je ne serai pas de ceux-là, ça c'est certain!
Qu'on ne se méprenne pas, j'adore le spectacle des Jeux olympiques. J'ai passé les deux dernières semaines scotché à mon fauteuil devant le téléviseur. C'est juste que la valeur accordée aux médailles olympiques est devenue, à mon sens, démesurée. Dans un avenir pas si lointain, elles vont même dicter les orientations financières des différents programmes sportifs en fonction des succès remportés aux Jeux par leurs athlètes. C'est bien pour ceux qui gagnent, mais à ce compte-là, ça va finir avec quatre ou cinq fédérations qui vont se partager tout le budget.
Surtout, ça va décourager ceux qui trippent sur des sports non priorisés. Il y a peut-être un Ole Einar Bjoerndalen, l'olympien le plus décoré des Jeux olympiques d'hiver, qui sommeille quelque part en Mauricie, mais parce que les biathloniens canadiens n'ont pas connu de succès aux Jeux, il n'aura peut-être jamais l'occasion d'atteindre son plein potentiel.
Il est là l'effet pervers des médailles...
Une superbe contribution
J'aimerais profiter de cette tribune pour remercier sincèrement nos analystes des Jeux de Sotchi. Leur expertise nous a permis de donner une couleur régionale à un événement se déroulant à neuf fuseaux horaires de distance, ce n'est pas rien!
Christian Lefebvre (hockey féminin), André Ferland (curling), Marie-Andrée Masson (ski de fond), Andrée-Anne Blais (patinage artistique), Marc-Étienne Hubert (hockey masculin), Olivier Guy-Tessier (ski acrobatique), Indrik Trahan (surf des neiges), Steven Bernard (patinage courte piste), Justine L'Heureux (patinage longue piste), Guillaume Bertrand (biathlon) et Martine Lesieur (ski alpin) ont été généreux de leur temps et de leurs connaissances du milieu qu'ils ont fréquenté ou qu'ils fréquentent même encore pour certains.
D'ailleurs, je ne serais pas surpris que quelques-uns d'entre eux, je pense notamment à Indrik Trahan, Olivier Guy-Tessier et Guillaume Bertrand, se produisent un jour sur la grande scène des Jeux olympiques s'ils poursuivent leur développement. La tâche ne sera pas facile, certes, mais c'est justement ce qui différencie l'élite de la masse: la volonté d'aller au bout de ses rêves.
Bref, cette expérience des deux dernières semaines a été appréciée de tous et elle sera assurément répétée.