Laurence Vincent-Lapointe sera la femme à battre au Championnat du monde de canoë-kayak, dans un mois en Hongrie.

Le rêve olympique est en marche

TROIS-RIVIÈRES — Reine incontestée du canoë, Laurence Vincent-Lapointe peut commencer le décompte. Dans un an, si tout se déroule comme prévu, elle sera l’une des figures de proue de l’équipe olympique canadienne, tous sports confondus, aux Jeux de Tokyo. La route qui la mènera jusqu’au bassin olympique de la mégalopole japonaise a, comme point de départ, les Championnats mondiaux de canoë-kayak, du 21 au 25 août en Hongrie.

Quand on y pense, c’est quelque peu paradoxal. La Trifluvienne de 27 ans domine son sport depuis 2010. Pourtant, à l’échelle nationale, elle demeure peu connue du grand public, le canoë féminin n’ayant jamais été une discipline olympique, avant 2017, quand les choses ont enfin changé.

Sous les réflecteurs

Pour la première fois de sa carrière, l’influence de Vincent-Lapointe dépassera les cadres de sa fédération internationale. Des millions de téléspectateurs pourraient être témoins de ses exploits à Tokyo. Juste à y penser, ça devient étourdissant, pas vrai? Plus ou moins, selon la principale intéressée.

«C’est une année préolympique et je le sens, il y a davantage de médias qui veulent me parler. Ce n’est pas grave, j’aime ça parler», lance-t-elle d’emblée, en riant, dans une entrevue au Nouvelliste.

«Je sais que je serai parmi les athlètes que le Comité olympique canadien mettra en valeur à Tokyo, mais ça ne me stresse pas tant. Je me mets tellement de pression moi-même, ce nouveau support, je le vois comme une tape dans le dos. Je l’accueille comme un bon soutien.»

En Mauricie, la grande majorité des gens qui s’intéressent au sport amateur la connaissent. Ils savent qu’elle a décroché plusieurs titres de championne du monde depuis 2010, 13 pour être plus précis. Les médailles d’or en Coupe du monde, on ne les compte plus! Maintes fois primée au Gala Sport-Hommage Desjardins, sa réputation dépassera de beaucoup les frontières de sa région, si elle devait rafler deux médailles d’or aux Jeux olympiques en août 2020.

Détentrice des trois records mondiaux du canoë féminin, dont les deux distances qui se retrouveront aux Jeux olympiques, elle est déjà identifiée comme la favorite, même si elle n’a pas encore mérité sa place officiellement. Les qualifications olympiques n’auront lieu que l’an prochain. Mais d’ici là, elle veut passer un message: on entend dire, depuis deux ans, que le calibre du canoë féminin s’est grandement amélioré. Cela coïncide avec l’arrivée du sport aux Jeux.

«Le message que je veux passer, c’est que moi aussi, j’ai continué à m’entraîner fort et à m’améliorer», répond Laurence Vincent-Lapointe, sans aucune pointe d’arrogance.

«Comme j’ai toujours dit, je n’attendrai pas qu’on me rattrape, alors je travaille en conséquence.»

Qu’est-ce que ça implique, travailler en conséquence? Ça implique un programme d’entraînement encore plus intense que celui proposé par ses entraîneurs dans les dernières années, divisé en plusieurs sections qui l’ont amenée à Montréal, à Halifax ainsi qu’en Floride. La saison morte en canoë-kayak est plutôt longue, les athlètes passent beaucoup de temps à s’entraîner. Ils sont confrontés aux chronos de références enregistrés pendant l’été, période au cours de laquelle ils atteignent normalement leur plein potentiel. Vincent-Lapointe admet qu’il s’agit d’un passage obligé qui peut parfois créer de la nervosité.

«Ça vient et ça repart. Il y a des moments plus stressants que d’autres, mais la confiance finit toujours par revenir. Notre entraîneur avec l’équipe canadienne, Jan Kruk, essaie aussi de nous changer les idées de temps en temps!»

Elle garde aussi le contact avec son entraîneur du Club de canoë-kayak de Trois-Rivières, Mathieu Pelletier, avec qui elle a donné ses premiers coups d’aviron. «Je m’ennuie de passer du temps avec mon club, mais je sais qu’ils ne sont jamais bien loin.»

Des titres à défendre

Les meilleurs éléments de l’équipe canadienne de canoë-kayak du Canada s’envoleront vers l’Allemagne, le 4 août, en vue d’un ultime camp de préparation avant les Mondiaux.

La Trifluvienne et sa partenaire du C-2 500 m, Katie Vincent, seront des prétendantes pour remporter l’or olympique à Tokyo en 2020.

En Hongrie, Laurence Vincent-Lapointe sera la fille à battre sur les distances olympiques du C-1 200 m ainsi que du C-2 500 m avec sa coéquipière Katie Vincent, de même qu’au C-1 5000 m. Elle avait remporté les trois médailles d’or à l’enjeu, il y a un an. Cette saison, elle a abaissé la marque mondiale du C-1 5000 m par plus d’une minute (25 minutes au total)!

D’ailleurs, la Trifluvienne détient présentement les trois marques de référence sur la planète pour ces trois distances. On vous a précisé qu’elle était la fille à battre?

«Pour le 5000 m, je ne comprends pas encore comment j’ai pu faire ça. J’ai retranché plus de 12 secondes par kilomètre parcouru sur le temps précédent. La Chinoise et la Chilienne derrière moi ont aussi battu l’ancien temps, mais j’étais nettement devant elles. Les conditions n’ont pas été faciles cette année jusqu’à présent, alors de réaliser un tel chrono, c’est encourageant.»

En visualisation à Tokyo

Aussitôt les Mondiaux terminés à la fin du mois d’août, Vincent-Lapointe n’aura que quelques jours de repos avant de partir pour l’Asie, où l’attend un événement-test en vue des Jeux olympiques, à Tokyo. Ça se passera autour de la mi-septembre et c’est très important pour les athlètes, question de se familiariser avec les sites de compétition.

Dans la même semaine, elle prendra part à une supercoupe de canoë-kayak, en Chine, un rendez-vous qui se veut amical et auquel des bourses sont associées.

Cet horaire chargé fait en sorte qu’elle pourrait s’absenter des Championnats nationaux, prévus du 27 août au 1er septembre à Regina. Facile à comprendre, dans les circonstances.

Une époque enfin révolue

Laurence Vincent-Lapointe convient que c’est beaucoup plus motivant de s’entraîner en sachant que dans un an, elle aura l’occasion de briller aux Olympiques. Les Championnats du monde de 2019 seront les plus compétitifs en 10 ans, en raison de la présence des Chinoises, des Hongroises et des Russes.

Dire qu’en 2010, au moment où la fédération internationale organisait ses premiers championnats féminins, certaines athlètes ne savaient même pas ramer!

«Ça m’avait frappé. Il y avait 21 pays et je me rendais compte à quel point on partait de loin.»

C’est que pendant des décennies, des voix s’élevaient et osaient prétendre que la pratique du canoë nuisait aux organes reproducteurs chez les femmes. Ces idées persistaient dans certains pays encore en 2010.

«Il y a quelques années, une Polonaise m’avait confié qu’un de ses entraîneurs la décourageait à aller vers le canoë, car ça provoquait de l’incontinence. D’autres disaient que c’était trop difficile physiquement. Plusieurs filles ont entendu tous les arguments pour les démotiver, c’était une vision très arriérée», regrette Vincent-Lapointe.

«Au fond, ce qu’on nous disait, c’était que de pratiquer la boxe et recevoir des coups au visage, c’était correct, mais que le canoë était mauvais pour nous. C’était absurde comme façon de penser, ils trouvaient des raisons simplistes pour refuser notre droit à aller aux Olympiques.»

Pourtant, le canoë masculin fait partie du programme des Jeux depuis les années 1930.

«Les gens qui pensaient comme ça quittent et c’est tant mieux. De notre côté, en réalisant de bonnes performances, on ne fait que leur prouver qu’ils avaient tort de nous ignorer pendant tout ce temps.»