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Jonathan Drouin est devenue une cible parfaite pour les partisans du Canadien.
Jonathan Drouin est devenue une cible parfaite pour les partisans du Canadien.

La rançon de la gloire et ses perdants

Michel Tassé
Michel Tassé
La Voix de l'Est
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La question est sur toutes les lèvres : Jonathan Drouin a-t-il craqué sous la pression ?

Bernard Brisset et Donald Beauchamp ont occupé les fonctions de vice-président aux communications du Canadien. Le premier a servi l’organisation de 1992 à 2000 et le second, de 1993 à 2018. Le très exigeant marché de Montréal, les deux le connaissent comme le fond de leur poche.

« Le Canadien, c’est la grande, grande passion des Montréalais et des Québécois, mentionne Bernard Brisset, qui a aussi couvert les activités de l’équipe pour La Presse de 1973 à 1984. Et à cause de cette passion dévorante, on joue constamment dans les extrêmes. Un jour, tel joueur est un véritable dieu et le lendemain, le même joueur est un gros zéro. Jouer à Montréal, c’est à la fois grisant et très difficile. »

Et bien sûr, c’est pire pour un bon Québécois, qui est en mesure de comprendre tout ce qui se dit et tout ce qui s’écrit sur lui.

« Les joueurs de chez nous sont plus exposés, c’est clair, souligne Donald Beauchamp. Les joueurs québécois font partie de la famille et bien souvent, ce sont avec les gens de notre famille que nous sommes le plus durs. »

Et si, en plus, le membre de la famille gagne beaucoup d’argent, comme c’est le cas avec Drouin, il peut devenir la plus belle des cibles.

« On va se le dire, Marc Bergevin a accordé à Drouin un contrat [33 millions $ pour six ans] qui ne se justifiait pas quand on regarde les statistiques qu’il avait obtenues à Tampa Bay, reprend Bernard Brisset. Mais il s’est probablement dit : “C’est un Québécois, il va en endurer plus que les autres”. Mais de nos jours, c’est dangereux. Carey Price fait 10 millions $ par année et s’il ne réussit pas un blanchissage à chaque match, les amateurs lui tombent dessus. »

Selon Donald Beauchamp, aujourd’hui conseiller spécial chez l’agence de service-conseil TACT et consultant en communication à la LHJMQ, les Québécois rêvent encore de jouer à Montréal. Bernard Brisset, lui, en est moins sûr.

« Vincent Lecavalier aurait pu venir à Montréal après son séjour à Tampa Bay et il n’a pas voulu. Daniel Brière a fini par se retrouver ici, mais seulement en fin de carrière quand les attentes n’étaient plus les mêmes. Pierre Turgeon jouait encore du bon hockey quand il a demandé à quitter parce qu’il étouffait. »

Une bête incontrôlable

À la suite du retrait de Jonathan Drouin cette semaine, plusieurs ont blâmé les journalistes, qui ont bien sûr fait leur travail en soulignant les difficultés de l’athlète de 26 ans cette saison.

« On ne peut pas blâmer un journaliste qui écrit que tel ou tel joueur a connu un mauvais match, affirme Donald Beauchamp. Mais ce qu’on peut lire sur les réseaux sociaux, parfois, c’est assez incroyable. C’est toutefois un phénomène mondial. Regardez ce qu’ont décidé de faire les clubs de soccer anglais : ils ont décidé de boycotter les réseaux sociaux en raison de toutes les insultes racistes qu’on y retrouve. »

Le Canadien, selon leurs anciens grands patrons des communications, a du succès dans l’art de « contrôler » son message, que ce soit dans les médias traditionnels, chez ses diffuseurs ou sur ses propres plateformes. Mais il n’a aucune emprise sur les Facebook et Twitter de ce monde.

« Les réseaux sociaux, c’est une bête tout à fait incontrôlable, lance Bernard Brisset. Et c’est là que le dommage se fait. Le joueur lit ce qui s’écrit, sa famille aussi et ça finit par faire mal à plein de monde. »

Bernard Brisset rappellera qu’il n’y a pas si longtemps, le partisan frustré devait se contenter de se plaindre sur les lignes ouvertes de façon généralement respectueuse.

Plus que du hockey

Le Canadien ne laisse que des miettes aux autres organisations de sport professionnel à Montréal. En plein mois de juillet, on se demande qui va jouer sur le quatrième trio lors de la saison à venir. Mais ses dirigeants, malgré la pression qui vient avec cette immense popularité, ne s’en plaindront pas.

« On s’entend que le Canadien est une entreprise commerciale qui fonctionne très, très bien, souligne Bernard Brisset. L’organisation n’a aucune difficulté à vendre des billets de saison et les annonceurs s’arrachent les espaces publicitaires disponibles au Centre Bell. Mais il y a un prix à payer pour ça. »

Donald Beauchamp, lui, parlera de « la rançon de la gloire ».

« Le Canadien, c’est tellement plus qu’un club de hockey. Y’a rien de plus rassembleur au Québec que cette équipe, qui fait carrément partie de notre tissu familial. Quand un nouvel arrivant débarque chez nous, qu’est-ce qu’on fait ? On lui offre un chandail bleu-blanc-rouge. Le Canadien, c’est ça. C’est beau, c’est une richesse. Mais ça vient aussi avec quelque chose qui est plus difficile à vivre. »

Et Montréal n’est pas Toronto, qui est aussi représentée dans le baseball majeur et dans l’Association nationale de basketball, ou Boston, qui a ses Red Sox, ses Celtics et ses Patriots.

« À Toronto, quand les Raptors ont remporté le championnat en 2019, on ne parlait pas beaucoup des Leafs, même si ça reste l’équipe no. 1 en ville, rappelle Donald Beauchamp. À Toronto, à Boston ou à New York, l’attention des partisans et des médias est divisée entre différentes équipes et ça enlève de la pression. »

N’empêche que Jonathan Drouin, lui, souffre dans la fournaise montréalaise. Et pourtant, il est chez lui, parmi les siens.

« C’est quoi la solution ? Honnêtement, je pense qu’il n’y a pas de recette miracle, estime Bernard Brisset. Pour jouer à Montréal, si tu es un Québécois, il faut que tu sois fait fort. C’est pas compliqué, il faut que tu sois vraiment fait fort. »

Le message ne peut être plus clair.