Jonathan Filion est l’un des rares journalistes québécois à avoir un micro dans le monde du sport en Suisse.

Jonathan Filion: le hockey suisse à la sauce trifluvienne

Trois-Rivières — Jonathan Filion est né à La Tuque, il a grandi à Trois-Rivières. Pourtant, si vous l’écoutez commenter une partie de hockey du Championnat de Suisse, il vous parlera d’une canne ou d’une crosse, pas d’un bâton.

Déménagé en Europe il y a quelques années, le journaliste de 27 ans s’est trouvé du boulot dans une chaîne de télévision sportive. Ses descriptions, pimentées d’un accent bien québécois, commencent à charmer les amateurs de la Suisse romande.

Au départ, cet exil au pays des Helvètes ne devait durer qu’un an et demi. Avant de traverser l’océan en septembre 2017, Jonathan Filion était journaliste pupitreur au Nouvelliste. Il n’est jamais revenu au quotidien régional!

«Je suis parti en Suisse avec ma conjointe, qui avait obtenu un stage là-bas. Je n’avais pas de permis de travail, seulement un permis de résidence. C’était un projet commun qu’on chérissait, ça faisait longtemps qu’on en parlait.»

Ils se sont installés à Genève, sur le bord du lac Léman. Au bout d’un an, Filion a enfin décroché, grâce à un ami, une première entrevue pour un emploi chez MySports, une station de télé consacrée aux sports... et à 80 % au hockey. Il devait saisir cette occasion.

«J’étais conscient que ce serait difficile de trouver du boulot, surtout en Suisse. Je suis journaliste, mais je ne connaissais pas les enjeux politiques du pays. Par contre, je suis un mordu de hockey depuis mon enfance. C’est là que j’entretenais de l’espoir. J’avais fait mes études en communication en visant une carrière de journaliste sportif.»

Ça clique

Filion rencontre les patrons de MySports à l’été 2018. On teste ses aptitudes et ses connaissances en lui demandant de décrire un match de la saison précédente. Ça clique!

«Je n’avais jamais commenté une partie au Québec, pas même en webdiffusion! Mais plus jeune, j’écoutais religieusement Pierre Houde et Martin McGuire. Ils m’ont beaucoup inspiré.»

Les boss sont donc conquis. Toutefois, Filion n’est pas sorti du bois. Son permis de travail n’a été délivré qu’en décembre 2018. À ce moment, il a pu commencer son travail de pigiste. Enfin!

«Je décrivais environ un match par semaine dans un studio. J’ai eu un bon feed-back, j’ai senti qu’il y avait une certaine ouverture par rapport à mon accent.»

Ce fut d’ailleurs sa principale préoccupation, dès le départ. «On m’a tout de suite rassuré: mon accent deviendrait ma couleur. Pour eux, c’était l’accent parfait pour le hockey!»

MySports misait déjà sur l’expertise d’un Québécois d’origine en Stéphane Rochette. Établi en Suisse, l’analyste bien connu là-bas est le père de Théo, un porte-couleurs des Remparts de Québec éligible au prochain repêchage de la LNH.

Période d’adaptation

Filion le reconnaît, son premier match de National League a été compliqué. «Mes collègues recevaient des textos de partisans, qui se questionnaient sur ma prononciation. Il y a eu une période d’adaptation. Ici, on utilise beaucoup d’anglicismes, des mots qui ont été francisés au Québec. Pas en Suisse. J’ai mixé un peu tout ça. Je ne dis jamais le mot rondelle, je parle plutôt du puck.»

La description pure diffère aussi. Établis dans un pays et un continent où le soccer est roi, les commentateurs suisses ont tendance à se distancer de l’action et à encourager la discussion, alors que le jeu se déroule pourtant sous leurs yeux.

Les chants, la raclette

Filion s’est heurté à la bureaucratie il y a quelques mois, quand sa demande de prolongation de travail a été refusée. Déçu, il a dû rentrer au Canada.

Puis, en septembre 2019, il était de retour dans son pays d’adoption. Il devait déménager à Villeneuve, à l’extrémité du lac Léman. De son balcon, il voit les Alpes. Plus important encore, il est désormais un employé permanent de MySports. Petit à petit, il devient une figure reconnue de la chaîne.

Certains médias ont même abordé son histoire récemment. Dans La Tribune de Genève, le titre d’un article se lisait ainsi: «Un accent qui sent fort le sirop d’érable».

«Je m’amuse chaque jour! Que ce soit à la description ou comme reporter en patinoire. J’étais venu en Suisse pour voyager avec ma blonde, pour vivre une expérience unique. Je suis en train de m’installer et de réaliser mon rêve.»

Parmi les moments forts de sa jeune carrière, il cite sa description en studio du match de demi-finale du Canada, contre la Finlande, au dernier Mondial junior. Dans les derniers jours, il a couvert la finale de la Coupe de Suisse. Il est parfois appelé à suivre à distance les activités de la KHL.

Jonathan Filion a eu l’occasion de se rendre à Davos, à l’Eisstadion. Surnommé la cathédrale, cet aréna est unique au monde, avec son toit en bois. La Coupe Spengler y est organisée chaque année.

«Il faut le vivre au moins une fois! Ce qui me frappe en Europe, c’est l’ambiance qui règne dans les arénas. C’est digne du foot [soccer]. Tu as des partisans dans les coins de la patinoire qui ne s’assoient jamais. Je ne savais pas que le hockey était si populaire en Suisse, mais c’est le deuxième sport en importance.»

Au quotidien, il peut fraterniser avec des compatriotes: la National League compte plusieurs Canadiens, dont certains Québécois. Bilingue (anglais et français), il aimerait apprendre le suisse allemand, l’une des quatre langues officielles du pays.

Par contre, de là à apprivoiser le fromage, il y a un pas qu’il n’est pas encore prêt à franchir! «Je ne suis pas un fan, concède Jonathan Filion en riant. En entrant dans un aréna à notre arrivée, j’ai dit à ma blonde que ça sentait le vestiaire des joueurs, littéralement le sac de hockey. C’était en fait l’odeur de la raclette. On finit par s’habituer!»

Le coronavirus joue les trouble-fêtes

Jonathan Filion comptait les jours avant le début des séries éliminatoires du Championnat de Suisse de hockey. Le coronavirus a malheureusement déjoué les plans de tous, si bien que les activités sportives en Europe sont compromises, conséquence du virus.

Durement touché, le nord de l’Italie partage une grande frontière avec la Suisse. Des villes sont en quarantaine, une tranche de la population panique.

Dans cette effervescence, le championnat a suspendu ses opérations jusqu’au 15 mars. En Suisse, le gouvernement interdit les événements rassemblant plus de
1000 personnes.

Les dirigeants étudient divers scénarios: des matchs présentés à huis clos, le prolongement de la suspension ou carrément l’annulation des séries. Mardi, la National League devrait annoncer que les éliminatoires se dérouleront à huis clos. «C’est une situation hyper complexe, regrette le journaliste de MySports. En même temps, c’est une question de santé publique. Le hockey en Suisse, ça se joue de septembre à avril. Mais pour une chaîne de télé comme la nôtre, les mois les plus rentables sont mars et avril. On se croise les doigts.»

Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, les villes de Lausanne et Zurich doivent accueillir le Championnat mondial
de hockey masculin, en mai. 

Bref les semaines à venir seront déterminantes pour le hockey européen, à l’image du monde du sport de haut niveau en général.