Durnick Jean a pris les grands moyens pour dénoncer le chevauchement des calendriers.

«J’ai pensé à la sécurité de mes joueuses»

TROIS-RIVIÈRES — Plus le match avançait, plus il devenait clair qu’il provoquerait un tollé. Pour Durnick Jean, c’était une façon, enfin, de faire entendre raison aux décideurs du soccer d’élite.

L’entraîneur-cadre de la Mauricie se retrouve plongé, depuis samedi, au cœur d’une controverse, après une défaite cinglante de 61-0 subie par ses joueuses du senior AAA du Club de soccer de Trois-Rivières. La rencontre, d’une durée réglementaire de 90 minutes, était présentée à Québec en fin de semaine et n’avait aucune incidence sur le classement, les filles de Beauport étant assurées d’obtenir leur laissez-passer pour le championnat canadien.

Les Trifluviennes ont donc décidé de jouer de manière, disons-le, assez passive, en ne créant aucune attaque. Elles ont tout simplement décidé de regarder jouer l’adversaire. Des séquences de la rencontre ont été publiées dans les médias depuis et cette attitude a beaucoup fait jaser à la Fédération de soccer du Québec, qui a réagi lundi, en après-midi.

Le «Final Four», une formule mise en place par la fédération, inclut les quatre meilleures formations de la saison. Celles-ci s’affrontent dans un mini tournoi, qui remplace le format traditionnel des demi-finales et de la finale. Bref, cette réorganisation force la tenue d’un match supplémentaire dans un calendrier déjà chargé, conséquence du début des activités au soccer universitaire, dans le Réseau du sport étudiant du Québec.

Pas moins de 85 % des porte-couleurs du CSTR senior AAA endosseraient aussi l’uniforme des Patriotes de l’UQTR, en action mercredi (nul de 0-0 à McGill) et dimanche (victoire de 1-0 contre l’UQAM). Ça fait trois matchs en cinq jours, une réalité impensable chez les professionnels, même en Europe. Ça fait longtemps que les entraîneurs déplorent cette réalité.

«Un match de trop», peste Durnick Jean, arrivé à Québec avec 12 joueuses, dont sa gardienne auxiliaire.

«J’ai commencé le Final Four avec 17 filles et il ne m’en restait que 15, avec les blessures. Trois n’ont pu se présenter à Québec. J’ai vérifié du côté de nos équipes AA et même chez nos filles de 30 ans et plus: c’était impossible d’aligner une formation décente. Nous sommes une petite région en Mauricie, on n’a pas les mêmes moyens que d’autres.»

Au début de la semaine dernière, Jean était entré en contact avec le club de Beauport pour témoigner de ses intentions. Il désirait faire annuler le match, proposition rejetée par la fédération. Il s’est de nouveau entretenu samedi avec l’entraîneur adverse, Samir El Akkati, quelques instants avant que le ballon ne soit déposé au centre du terrain.

«Il m’a dit qu’il comprenait la situation. Je ne m’attendais pas à ce qu’il embarque dans notre jeu, seulement que son club soit conciliant. Ce n’est pas qui s’est passé.»

Dans un match où les Trifluviennes ont été pratiquement invisibles, trois fautes ont été décernées à Beauport, affirme Durnick Jean. Le seul carton jaune appartient toutefois à une protégée du CSTR.

«Une des filles de Québec a frappé le ballon de toutes ses forces vers ma gardienne, c’est pour ça qu’elle s’est tassée. Sur les fautes commises, il y en a une où j’ai craint de perdre une autre fille. J’ai pensé à la sécurité de mes joueuses. Je ne veux plus parler au coach de Beauport, je n’ai plus rien à lui dire.»

Le principal concerné admet avoir été informé de la volonté du CSTR de jouer le rôle de figurantes. «Je n’ai jamais vu ça en 20 ans d’implication. Pour moi, il y a une énorme différence entre le dire et le faire», réplique Samir El Akkati, en décrivant la réaction des membres du CSTR. «Être au courant ne veut pas dire que nous sommes en accord avec cela. Nous avons habillé 18 joueuses en plus d’en laisser trois autres dans les estrades, malgré le fait que c’était notre 10e match en 21 jours.»

Quant au jeu prétendument physique de ses filles, El Akkati avait cette réponse.

«Si une fille qui joue à 10% de ses capacités décide subitement de s’impliquer, elle risque de trouver que l’adversaire en face est plus intense qu’elle. Je trouve dommage de lire ces propos de Durnick. Je pense qu’il ne réalise pas encore qu’il a créé le contexte malsain du match. Il s’exprime comme si nous avions à nous adapter à sa situation, alors que c’est un match de soccer. Il a fait un choix et ce choix n’était pas le nôtre.»

CALENDRIER TROP DIFFICILE

Là où les deux entraîneurs se rejoignent, c’est sur le chevauchement des calendriers de la fédération et du RSEQ. Jean n’en revient pas que certaines de ses joueuses soient forcées de disputer quatre matchs en six jours.

Si le CSTR avait déclaré forfait samedi, une amende de 2500$ aurait pu être décernée au club. Bref, il fallait au moins faire acte de présence.

Comme directeur technique de la Mauricie, Durnick Jean, à l’instar de ses confrères des autres régions, peut suggérer des refontes au calendrier. Il semblerait que le projet du Final Four n’a jamais vraiment enthousiasmé les directeurs techniques, bien qu’aucun compte-rendu ne vienne confirmer le tout.

Son homologue du côté de Québec, Helder Duarte, reconnaît le problème. À ses yeux, la fédération, avec son directeur général Mathieu Chamberland aux commandes, a travaillé récemment pour alléger la charge de travail des joueurs, mais le RSEQ tarde à se manifester. Chamberland est en poste depuis janvier, après avoir été responsable des officiels à la fédération. «Je suis assez près du comité et le RSEQ ne répond pas à nos demandes de rencontres, se désole-t-il. Il va falloir que ça se fasse un jour.»

Duarte rappelle que le calendrier de la Première ligue de soccer du Québec, premier échelon compétitif pour l’élite dans la province, termine ses activités à la mi-août, afin de faciliter le retour des joueuses et des joueurs aux États-Unis ou encore dans le réseau universitaire du RSEQ. «Pour ça, il faut que tous les organismes se parlent. On attend la réponse du RSEQ.»

«Inacceptable»

Le directeur général de la Fédération de soccer du Québec, Mathieu Chamberland, avoue lui aussi qu’il y a du travail à faire pour faciliter la conciliation des athlètes dans les deux ligues. La réaction des joueuses du CSTR et de leur entraîneur demeure toutefois inacceptable, juge la fédération. «Tant pour la Fédération que pour le sport en général», écrit-on, dans un communiqué.

Les instances disciplinaires de la fédération se pencheront sur le dossier du CSTR et une décision concernant de possibles suspensions sera rendue d’ici deux semaines.