À la suite d'un conflit avec le directeur de la course Pro Champ lors du Grand Prix de Valcourt, Villeneuve a claqué la porte et la retraite semblait enfin prévue pour la fin de la saison. Trois semaines plus tard, ce scénario ne semble plus aussi défini dans son esprit.

Jacques Villeneuve, l'oncle: le repos du guerrier

Dans son garage de Saint-Cuthbert, Jacques Villeneuve peaufine sa préparation en vue de la course qu'il disputera ce week-end à Trois-Rivières. Sur les murs, diverses photos de lui en action, mais aussi de son frère Gilles, tapissent les murs, dont certaines sont en noir et blanc, ce qui témoigne des ses 43 années en sport automobile.
Villeneuve fait l'aller-retour de son atelier à sa remorque, où est cachée sa motoneige au numéro 96, à la vitesse de l'éclair. Tout se passe rapidement, ce dernier répondant aux questions en usinant une pièce de métal qu'il s'apprête à installer sur sa suspension arrière.
«Pour moi, tout va vite. Le restant, c'est du temps perdu. Quand tu vas être mort, tu vas être mort, alors aussi bien de la vivre en maudit pendant que tu peux. Des vacances? Je ne sais pas ce que c'est des vacances. Je suis en vacances toute l'année parce que je fais ce que j'aime.»
La passion de «Mononcle» pour le sport motorisé en a toutefois pris pour son rhume dans les dernières années. Plusieurs accidents et les fractures qui s'en sont suivies, l'ont forcé au repos, avec des visites à l'hôpital toujours trop longues à son goût. Depuis plusieurs années, son entourage lui parle de retraite. Même son épouse, Céline, a abordé le sujet à plusieurs reprises, sans pour autant lui tordre le bras. Pas question de lui enlever sa passion.
«Elle m'en parle, mais elle ne me pousse pas. Je le vois comment ça la magane. Je ne suis pas fin, mais j'aime trop faire ça. Mais tranquillement, ça commence à faire son chemin.»
À la suite d'un conflit avec le directeur de la course Pro Champ lors du Grand Prix de Valcourt, Villeneuve a claqué la porte et la retraite semblait enfin prévue pour la fin de la saison. Trois semaines plus tard, ce scénario ne semble plus aussi défini dans son esprit. «Je n'ai pas dit non encore. Ils peuvent annoncer que c'est mon dernier tour de piste en fin de semaine, mais c'est moi qui déciderai. On verra!», lance-t-il.
Le coloré pilote de 60 ans reconnaît toutefois qu'il n'a plus sa forme d'antan et que les années pèsent lourd sur ses épaules.
«J'ai bien des croûtes à manger pour rivaliser avec les jeunes d'aujourd'hui. Physiquement, je ne m'entraîne pas et je viens à bout de compétitionner. Avoir un volant stable, je n'aurais pas le choix de m'entraîner, mais pour l'instant, ça ne m'intéresse pas. Même mon frère Gilles n'était pas en grande forme. On le voyait sur des photos à Monaco où il courrait sur la plage, mais je peux vous assurer que c'était pour la photo seulement», rigole-t-il.
Ce sont toutefois les pensées qui l'envahissent, après certaines épreuves plus corsées, qui le font de plus en plus douter de son intérêt pour frôler la mort, chaque fois qu'il démarre sa motoneige. En janvier dernier, il a craint pour sa sécurité lors d'une épreuve où la neige nuisait à sa vision et à celle de ses compétiteurs. Une longue période de réflexion a suivi la course.
«Ça m'a frappé comme un coup de masse. Ça m'apeurait et je me suis demandé qu'est-ce que je faisais là. Pourquoi est-ce que j'aime ça? Le tout a passé après deux heures et j'ai finalement gagné la finale. Ça a permis au tout de passer et d'oublier.»
Ces inquiétudes ne se faisaient pas entendre dans l'esprit de Villeneuve jusqu'à tout récemment. La scène s'est de nouveau reproduite à Valcourt. Est-il venu le temps d'accrocher son casque ou encore de lever le pied et d'y aller plus prudemment, chose qu'il n'a jamais fait dans le passé?
«Je ne suis pas un ramasseux de point pour gagner une série. Mon neveu (le champion de Formule 1), c'en est un, et ce n'est pas un problème. Mais ce n'est pas une affaire qui m'intéresse. Ce que je veux, c'est gagner chaque tour», rappelle-t-il.
Mourir en piste
Ce changement d'attitude du vétéran pilote peut s'expliquer par divers facteurs. Le décès de son beau-père en avril dernier a eu son rôle a jouer, non pas parce que la peur de la mort le fait soudainement douter de ses capacités, mais plutôt parce que le paternel de Céline a laissé au couple un immeuble à logements situé à Joliette. Pour une rare fois, Villeneuve détient un coussin financier lui permettant d'envisager une retraite. Il sait aussi qu'il aura à s'occuper de ce bâtiment et ne veut pas que celle qu'il a épousé en 1974 soit seule à en être responsable.
Parce qu'une chose est certaine, si les répercussions qu'aurait son décès sur ses proches l'inquiètent, la mort en piste, elle, ne l'effraie aucunement.
«Ça ne me tente pas de crever à 60 ans, mais si ça fait partie de la game, ça fait partie de la game. Si j'ai à crever, j'aimerais crever comme mon frère. On ferme la switch et c'est tout. Tu n'en as pas connaissance. Je préfère ça que perdre des membres de mon corps ou encore devenir légume. Je deviendrais un fardeau pour mon épouse et je trouverais ça ordinaire.»
«Je ne changerais rien»
Plus jeune, Jacques Villeneuve avait l'habitude de suivre Gilles dans tout ce qu'il faisait. Lorsque l'aîné s'est intéressé à la course, le plus jeune a suivi, avec succès. Aujourd'hui...
«J'ai toujours été un peu bébé et même si j'avais quatre ans de différence avec mon frère, on dirait que j'en avais huit, avoue Jacques. Lorsque nous avons commencé à nous amuser avec les motoneiges, on ne pensait pas en faire une carrière.»
Depuis 43 ans, oncle Jacques a été derrière le volant de bolides en Formule Atlantique, en Can-Am, en CART, en motoneige et même en Formule 1, le temps de trois séances de qualifications où il n'a pu se faire justice et participer à un Grand Prix.
Même s'il n'a pas pu émuler les succès de son frère, ne pensez-pas qu'il aimerait faire les choses différemment. Du plaisir, il en a eu, peu importe l'aspect de la coquille qui entourait le moteur qui lui permettait d'avancer. «Je n'ai aucun regret et je ne changerais rien. Je l'ai fait et pas vous. Peut-être que vous l'auriez fait différemment, mais ce n'est pas mon cas. C'était à ma manière et si vous n'êtes pas content, vous pouvez regarder ailleurs», répond-t-il du tac au tac, lorsqu'on lui pose la question.
Encore aujourd'hui, sa renommée lui permet de gagner sa vie grâce aux nombreux commanditaires qui l'appuient, dont plusieurs sont devenus des amis au fil des années. Mais à l'approche de la retraite, qu'adviendra-t-il de cet amant de vitesse?
À l'intérieur de sa remorque, Villeneuve et ses deux assistants mettent les dernières touches sur la motoneige en vue de cette fin de semaine. Il fabrique aussi certaines pièces qu'il utilisera sur sa monture, ou qu'il revendra à certains de ses adversaires. Une deuxième carrière, à titre de préparateur mécanique, pourrait-elle être une option?
«Je ne dis pas non, mais ça ne me tente pas. Je n'ai jamais vu une course, peu importe le niveau, sauf en Formule 1 sauf lorsque j'y étais», a rappelé ce dernier.
Pour cet amant de vitesse, mais aussi de mécanique, il est parfois difficile de voir la nouvelle génération de pilotes, qui n'ont pas les connaissances qui étaient autrefois requises pour s'asseoir dans un baquet. «Je ne suis pas en amour avec ce qui se passe aujourd'hui. Il y a un côté facile à la course. On prend un jeune homme et on le met dans la voiture. C'est comme un jeu vidéo. Ils n'ont pas à comprendre pourquoi une roue roule», déplore-t-il.
À l'image de bien d'autres anciens pilotes, Villeneuve se questionne quant à l'avenir des sports motorisés. En motoneige, cette relève est bien souvent assurée de père en fils, ce qui permet à la discipline de survivre, et ce, même si de moins en moins d'adolescents se tournent vers la course sur glace. «On ne voit plus de jeunes jouer dans les bancs de neige. Je ne les blâme pas, c'est la faute de l'avancement de la technologie», souligne-t-il.
Ce dernier ajoute que la qualité du pilotage est maintenant seconde et qu'il y a de moins en moins de place pour ceux qui, à son image, veulent gagner plus que tout. «La piastre est trop importante maintenant. Les équipes veulent que tu gagnes, mais elles veulent que ce soit fait proprement, sans pousser trop. La technologie rend la course très différente. Ce ne sont plus des batailles physiques comme c'était à l'époque. C'est beaucoup plus mental. Nous avons maintenant droit à des courses d'ordinateurs.»
Alors que la retraite approche, Villeneuve est persuadé que son départ des courses de motoneiges n'aura pas de répercussions graves sur la série, et ce, même s'il en est le pilote le plus connu.