Rien ne destinait la Trifluvienne Marie-Ève Nault à une participation aux matchs les plus importants des Jeux olympiques de 2012.

Et pourtant, ça avait si mal commencé

Le Nouvelliste vous propose de revisiter de façon ponctuelle de grands moments de l’histoire sportive de la région, à travers les mots des acteurs principaux. Pour le troisième volet de cette série et à l’aube du carré d’as de la Coupe du monde de soccer, Marie-Ève Nault revient sur le parcours de l’équipe féminine du Canada aux Jeux olympiques de Londres, parcours qui s’est soldé avec une médaille de bronze.

J’ai eu la chance de représenter le Canada sur la scène planétaire du soccer féminin avec une génération de joueuses incroyables. Dès 2011, les attentes étaient grandes.

La Coupe du monde en Allemagne commençait en juillet et certains observateurs nous classaient parmi les sélections à surveiller. L’entraîneure Carolina Morace n’avait pas lésiné sur la préparation des troupes: un camp d’entraînement de trois mois à Rome. Sur le coup, c’est impressionnant! Avec le temps, loin de la famille, ça devenait lourd.

En arrivant en Allemagne, nous étions devenues des robots. On frôlait le burnout! Résultat: trois défaites encaissées face au pays hôte, la France et le Nigeria. Un échec retentissant alors que sur le plan individuel, je n’avais pas connu un grand tournoi non plus.

J’étais titulaire contre l’Allemagne, à Berlin devant 73 000 personnes, dont mes parents. J’ai été pointée du doigt dans la défaite. Tu essaies toujours d’éviter de lire les commentaires sur les réseaux sociaux, mais c’est plus fort que toi. Ça fait mal.

Quand j’y repense aujourd’hui, ces moments restent les plus pénibles de ma carrière. Mais c’est l’ensemble de cette année 2011 qui tournera au cauchemar...

Une blessure bête

Oui, c’est le cas de le dire. Au mois d’août, quelques semaines après la Coupe du monde, je jouais au ballon avec le chien d’un ami quand j’ai glissé sur le gazon mouillé. Tout le monde autour a entendu le crac! Le diagnostic est tombé à l’hôpital: cheville cassée.

La première grosse blessure de ma carrière survenait à la suite d’une bataille amicale avec un husky...

Je me posais déjà beaucoup de questions en lien avec le soccer, après la Coupe du monde. Morace avait quitté dans la controverse pour laisser la place à John Herdman. Je devais encore faire mes preuves... et pas nécessairement dans les meilleures dispositions.

J’ai manqué le premier camp d’entraînement, avant de rejoindre l’équipe en novembre. Les filles venaient de gagner l’or aux Jeux panaméricains. De mon côté, je n’étais pas encore prête à recommencer à jouer. J’ai gardé ma botte Samson pendant deux mois, avant de réapprendre à marcher et courir.

Avec le recul, je crois que cette blessure est la meilleure chose qui me soit arrivée. J’ai gagné en rapidité, en puissance et en force. J’ai réappris à utiliser certains muscles de la bonne façon. Ce fut un long processus, mais ô combien payant!

Ceci dit, sur le terrain, les places étaient limitées. Herdman n’a pas retenu mes services pour les qualifications olympiques, le premier gros tournoi de soccer féminin à être présenté en sol canadien. J’ai regardé les matchs de la maison et comme je m’y attendais, les filles ont obtenu leur qualification pour Londres 2012. Imaginez mes sentiments ambivalents!

La confiance en avait pris un coup dans les derniers mois, mais je gardais le contact avec mes amies les plus proches au sein de l’équipe.

L’espoir, puis le désespoir
Au début de 2012, j’ai été invitée à rejoindre le groupe à Chypre, pour un tournoi annuel, le dernier avant les Jeux. Au départ, je pensais prendre part au camp ainsi qu’au tournoi, mais on m’a renvoyé à la maison au terme du camp. Une autre pilule difficile à avaler.

En avril, j’ai disputé 20 minutes d’une partie préparatoire face aux Brésiliennes. J’ai fini la rencontre avec une passe. Puis, le camp préparatoire de deux mois à Vancouver m’a permis de constater que j’étais encore dans la lutte pour une place, malgré tous les coups encaissés en un an. L’espoir renaissait.

J’ai adoré jouer pour John Herdman! Il est le meilleur orateur que j’ai côtoyé dans ma vie. Surtout, il nous a laissé le temps de souffler un peu. Ce n’était pas du tout la même ambiance qu’en 2011.

J’ai donc gagné en confiance et à l’approche des décisions finales, j’étais optimiste. Mais un soir, dans les appartements de l’équipe à Vancouver, j’ai encaissé la nouvelle: je ne serais pas une membre de l’équipe aux Jeux.

Les larmes ont coulé. John me parlait, je ne l’écoutais plus. Il voulait que j’accompagne les filles en tant que réserviste. Nous serions quelques-unes à faire le voyage. J’ai pris deux jours pour réfléchir, avant d’accepter. Quelle bonne décision!

De spectatrice à titulaire
On arrive à Londres à l’été 2012, dans le tourbillon olympique. Lors d’une réunion émotive, toutes les filles prennent la parole, avant le début du tournoi. Je leur ai dit qu’avec leur soutien, j’allais prendre mon rôle de réserviste à cœur et les préparer le mieux possible pour les matchs.

En tant que réserviste, je n’ai pas accès aux vestiaires les jours de match. Sinon, on s’entraîne ensemble les autres journées. Le dur retour à la réalité me frappe chaque fois que les filles disputent une partie.

La première, perdue 2-1 devant les championnes mondiales du Japon, a mis de la pression sur le groupe, d’autant plus qu’une défenseure, Candace Chapman, s’est blessée sérieusement au mollet.

Nault avait reçu un accueil triomphal à l’aéroport de Québec, à son retour de Londres. Ses parents étaient très émus de la voir.

Le résultat est plus satisfaisant face à l’Afrique du Sud, une victoire de 3-0 qui laisse encore des traces. Cette fois, c’est Robyn Gayle qui tombe au combat. Comme si ce n’était pas suffisant, Emily Zurrer se blesse à l’entraînement.

Je suis conviée dans le bureau de l’entraîneur avec Melanie Booth, une autre réserviste. En gros, c’est notre chance! Les filles blessées, en larmes, nous donnent notre chandail. Je vais toujours m’en rappeler, c’était encore une fois un moment rempli d’émotions. Il régnait un grand respect mutuel, tout s’est fait avec sincérité malgré la déception des joueuses éclopées.

Ça nous prend un résultat contre la Suède pour passer au prochain tour. Dès le premier jour de la pratique en vue de cet affrontement, je constate que je suis titulaire! Logiquement, j’étais destinée au banc, mais John me fait confiance en raison de mon expérience.

J’ai mal dormi cette nuit-là!

Je ne me souviens plus des cinq premières minutes du match, j’étais trop nerveuse. Après 20 minutes, la Suède menait 2-0 et notre rêve olympique s’évaporait. À la mi-temps, notre meneuse, Christine Sinclair, a pris les choses en main en trouvant les bons mots pour nous motiver. Une heure plus tard, un verdict nul de 2-2 nous propulsait en quarts de finale!

Le meilleur et le pire
Nous affrontions les Britanniques, les hôtes des Jeux, au stade de Coventry. Là-bas, les spectateurs avaient appris à nous connaître puisque c’était devenu un de nos quartiers généraux pendant le tournoi.

Devant 30 000 personnes, on a défié les pronostics en battant la Grande-Bretagne 2-0. Au début de match, des hooligans nous invectivaient. À la fin de la rencontre, le silence régnait dans le stade.

À ce moment, je commence à réaliser l’occasion en or qui se présente pour notre groupe. En demi-finale, on doit croiser le fer avec les Américaines, nos grandes rivales, celles que nous n’avons pas battues depuis 2001.

Quand je me replonge dans mes souvenirs, je peine encore à croire qu’on a perdu ce match, malgré les trois buts de Sinclair. Nous menions 3-2 à dix minutes de la fin, quand l’arbitre a rendu une décision controversée en allouant un coup franc indirect aux Américaines, tout près de notre but. La raison? Selon elle, notre gardienne Erin McLeod avait mis trop de temps à se débarrasser du ballon. Il faut dire que l’Américaine Abby Wambach, non loin d’elle, lui jouait dans la tête en comptant les secondes. Cette ruse aura porté fruit aux Américaines.

Megan Rapinoe a pris le coup franc. Le ballon a dévié sur une des nos joueuses, avant de toucher mon bras. Penalty!

Je n’en revenais pas. Tout s’est passé si vite. Wambach a marqué quelques secondes plus tard, avant que nos grandes rivales ne se sauvent avec la victoire dans les arrêts de jeu. Un coup de poignard encaissé à Old Trafford, le mythique stade de Manchester United. Sans doute l’un des meilleurs matchs de l’histoire du soccer féminin, mais qui n’aura pas tourné en notre faveur.

Déjà, on ne les aimait pas beaucoup, les Américaines. Elles étaient arrogantes et l’ont d’ailleurs prouvé plus tard pendant les cérémonies de médailles.

Mais il fallait vite passer à autre chose et viser la médaille de bronze. Encore une fois, Sinclair a pris la parole dans un vestiaire où régnait une ambiance de salon funéraire. Elle a de nouveau démontré toute sa classe, elle qui aurait pu s’asseoir sur sa réputation et ses trois buts pour se défendre. Au contraire, elle a absorbé le choc avec nous, en équipe.

L’ultime récompense
On retrouvait la France dans la finale pour le bronze, ces mêmes Françaises qui nous avaient servi une leçon de soccer un an auparavant. Il restait encore un peu d’essence dans le réservoir, sauf que la France a dominé ce match. Qu’à cela ne tienne, nous n’avons rien concédé grâce à un habile travail en défensive.

J’ai quitté le match à la 84e minute, juste avant le but décisif de Diana Matheson. Sur les lignes de touche, j’ai sauté de joie! Cela n’a pris que quelques secondes et le coup de sifflet final a été entendu.

C’est sans contredit un des plus beaux moments de ma vie. La cérémonie des médailles a eu lieu dans un Stade de Wembley plein à craquer, à Londres. J’ai réalisé un rêve de jeunesse, plus tard, en défilant avec les autres athlètes du Canada pendant les cérémonies de fermeture.

Mon seul regret est de ne pas avoir pu vivre ces moments avec mes parents.

Mais à mon retour à Trois-Rivières, j’ai été subjuguée par l’accueil de mes proches et de la population. De Londres, nous n’avions pas réalisé l’impact de notre belle histoire. J’ai vécu chacun de ces moments avec une grande joie et autant de fierté.

Au final, je suis contente d’avoir accepté mon rôle, même dans les moments les plus difficiles. Durant mon passage avec l’équipe nationale, je suis venue près de lancer la serviette deux ou trois fois. Si j’avais agi ainsi, je n’aurais pas connu l’extase des Jeux de 2012 et je n’aurais pas participé à la Coupe du monde de 2015 au Canada ni aux Jeux de Rio comme réserviste.

Le 4 février 2017, lors de mon dernier match international en carrière, Christine Sinclair m’a confié le brassard de capitaine. J’ai mené l’équipe du tunnel jusqu’au terrain, devant 22 000 personnes au BC Place de Vancouver. Les liens que je garderai avec ces filles sont éternels.

Oui, tous ces sacrifices en auront valu la peine!

Propos recueillis par Louis-Simon Gauthier

À ce jour, Marie-Ève Nault est la seule médaillée olympique originaire de Trois-Rivières.

Propos recueillis par Louis-Simon Gauthier