À titre de capitaine, Michaël Bournival a procuré un premier championnat à la ville de Shawinigan en plus de quatre décennies de hockey junior. Il a paradé aux côtés d’Éric Veilleux et Danny Dupont le lendemain, dans les rues de son patelin.

Deux minutes pour façonner cinq ans

Tout le monde le dit, le repêchage n’est pas une science exacte. Surtout dans le junior, alors que ce sont des adolescents de 15 ans qui paradent sur l’estrade. J’en sais quelque chose, j’en serai à mon onzième repêchage à titre de directeur-gérant des Cataractes, samedi.

Le Nouvelliste vous propose de revisiter de façon ponctuelle de grands moments de l’histoire sportive de la région, à travers les mots des acteurs principaux. Pour amorcer cette série, plongeons dans la première séance de sélection de Martin Mondou à titre de directeur-gérant des Cataractes de Shawinigan, en 2008.

Je me souviens du premier comme si c’était hier, en 2008 au Cap-Breton. Je réalisais un rêve de ti-cul en me présentant sur le parquet. L’année précédente, j’y étais aussi à titre d’observateur avec Jacques Blouin et son groupe de recruteurs mais là, c’était différent, j’étais au cœur de l’action.

Martin Mondou a pris la décision de challenger la liste finale de ses dépisteurs au coeur de l’action, lors du repêchage de 2008.

À l’époque nous étions à l’an 1 de la nouvelle organisation, notre domicile était encore l’aréna Jacques-Plante, nous avions des budgets d’opération inférieurs aux autres équipes de la ligue. J’avais donc décidé de prendre l’avion jusqu’à Halifax et de voyager Halifax - Sidney en voiture avec mon personnel hockey, ce qui était beaucoup plus abordable qu’un vol Montréal-Sydney. Il nous restait donc une balade de 4-5 heures à faire ensemble en auto, ce qui nous procurait la chance de discuter une dernière fois de notre fameuse liste de repêchage avant le grand jour.

Elle était figée depuis environ un mois, la liste. Il y a des centaines d’heures de travail là-dedans. Nos recruteurs sont des vrais passionnés, ils ratissent l’Est du Canada pour voir le plus de matchs possible. Les entrevues viennent compléter ce travail d’évaluation avant le gros meeting où nous donnons une position à chaque joueur. À la séance de sélection, cette liste peut bouger en fin de journée, dépendamment des besoins. Mais en début de journée, normalement, on se colle au plan de match tracé.

Mais justement, cette journée de juin 2008 ne fut pas comme les autres! On détenait alors le septième choix au total, on savait qu’on allait mettre la main sur un bon joueur.

Le hasard a voulu que dans cette cuvée, il y avait un petit Shawiniganais qui faisait partie des meilleurs de son groupe d’âge. On l’aimait beaucoup, on avait placé Michaël Bournival au quatrième rang sur notre liste. On doutait qu’il serait encore là au moment de prendre le micro, mais on se croisait les doigts.

Alain Bissonnette et Éric Veilleux avaient accueilli Michaël Bournival sur l’estrade au Cap-Breton.

On a commencé à y croire quand les Tigres de Victoriaville ont parié sur un joueur des Maritimes, Brandon Hynes, au troisième rang. C’était une surprise. On avait peur que les Tigres prennent Michaël. Surtout qu’il nous avait révélé en entrevue que son équipe préférée, c’était les Tigres car depuis son jeune âge, il aimait leur logo! On s’était dit que s’il avait fourni la même réponse aux Tigres, ceci était assurément un incitatif de plus pour eux de le sélectionner. Or ils ont quand même pris Hynes, un bon marqueur.

Les Foreurs ont ensuite opté pour un produit local, Cédric Henley. Ben Duffy a suivi au cinquième rang et, autre grosse surprise, Lewiston a opté pour Garrett Clarke au sixième rang. Donc, Bournival était toujours dans les gradins quand nous avons été appelés sur l’estrade!

Gros dilemme
Le problème, c’est que le gars qui était classé tout juste devant lui sur notre fameuse liste, Guillaume Asselin, était lui aussi disponible!

C’était un scénario que nous n’avions pas préparé. Tu repêches septième, tu espères en secret qu’un gars de ton top 5 glisse jusqu’à toi. Ça pouvait arriver, dans les simulations de repêchage que nous avions fait. Mais dans aucune de ces simulations, on avait planifié que deux gars de notre top 4 seraient encore disponibles.

Un beau problème, hein? Pas tellement, non, considérant que nous avions deux minutes pour prendre une décision qui allait façonner les cinq prochaines années! Il y avait de la tension dans l’air, on a décidé d’utiliser notre temps d’arrêt. Ça doit être près d’un record, un temps d’arrêt sans transaction au septième rang! Disons qu’on se sentait regardé pas mal par les autres équipes.

Asselin, on l’aimait aussi, c’était tout un marqueur et il venait de connaître des séries du tonnerre dans le midget AAA. Pas pour rien qu’il était au troisième rang sur notre liste. Bournival n’était pas exactement dans le même moule, c’était plus un travailleur infatigable. On avait évidemment débattu des qualités des deux joueurs au moment de faire la liste finale mais au cœur de l’action, j’ai challengé mon équipe de recruteurs pour s’assurer qu’on ne faisait pas une erreur en laissant passer une vedette locale. Il y avait deux questions simples: est-ce que Asselin est vraiment devant Bournival en ce moment? Est-ce que la projection d’Asselin est vraiment devant celle de Bournival pour les quatre-cinq prochaines saisons?

C’était délicat comme moment. À titre de directeur-gérant, tu veux laisser ton dépisteur-chef prendre la décision finale. C’est son rayon, il s’y prépare depuis un an. En même temps, je sentais sous l’impulsion du moment qu’il fallait absolument revisiter notre liste une dernière fois, question de s’assurer qu’il n’y ait pas de regret. Si Asselin était clairement devant Bournival à nos yeux, le débat était clos, il fallait le choisir. Mais dans le cas contraire, on avait deux minutes pour coller un autre nom sur le chandail!

La discussion a été animée autour de la table. Elle impliquait tout le personnel, pas juste Alain et moi. Ça aussi c’était important à mes yeux, que tous puissent donner leur opinion même si les secondes étaient comptées. Quand nous nous sommes levés pour annoncer notre sélection, nous étions tous solidaires. Même s’il avait été très timide en entrevue, c’est avec la fougue, la ténacité et la passion de Michaël sur la glace qu’on voulait relancer notre concession. C’est quand même Alain qui a pris la décision finale, ça lui revenait.

Asselin n’aurait pas été un mauvais choix. Il a connu une belle carrière junior lui aussi. Mais Michaël était juste parfait pour nous. À sa première année, à 16 ans, au sein d’une équipe à maturité, il avait convaincu Éric Veilleux de lui confier le troisième trio après les Fêtes. En séries, au septième match de la grande finale face aux Voltigeurs, il était sur la glace dans la dernière minute de jeu alors qu’on perdait par un but…

Michaël est ensuite devenu notre capitaine à 18 ans. C’est lui qui a fait la passe sur le but gagnant d’Anton Zlobin, en prolongation de la finale du tournoi de la Coupe Memorial au printemps 2012. Impossible évidemment de savoir quel aurait été notre parcours avec Asselin plutôt que Michaël dans nos rangs. On ne peut réécrire l’histoire. Mais ce qui est certain, c’est que cette pièce de jeu, qui a mené au premier championnat de l’histoire de notre ville après quatre décennies d’attente, n’aurait pu être dessinée de la même façon si on s’était fié comme prévu à notre liste en juin 2008!

Dans quelques heures, je serai assis à la même table, avec Mario Carrière et nos dépisteurs. C’est excitant, ce repêchage se déroule devant nos partisans et nous n’avons pas eu la chance de sélectionner en première ronde depuis 2015. Nous détenons les 3e et 11e choix de la première ronde, je ne peux cacher que notre position est avantageuse. On a fait nos devoirs, on est prêt à différents scénarios. Mais depuis 2008 au Cap-Breton, je sais qu’il faut être prêt à balancer les plans par-dessus bord et se fier à notre instinct si les choses ne se déroulent pas comme prévu!

Propos recueillis par Steve Turcotte