Roger Lavergne et Martin Mondou ont paradé dans les rues de Shawinigan avec Michael Chaput, nommé le joueur le plus utile du tournoi.

Des frites qui rapportent gros!

La date limite des transactions amène beaucoup de fébrilité dans les 18 marchés de la LHJMQ. Jusqu’à la dernière minute, des hommes de hockey tentent de trouver des terrains d’entente pour améliorer le sort de leur formation. Certaines négociations peuvent parfois même déborder du cadre normal, comme en 2012 alors que les Cataractes ont gagné le derby Brandon Gormley. Dans le cadre de la série «Dans l’œil de...», lancée l’an dernier et donnant la parole aux acteurs principaux de moments marquants du sport en Mauricie, voici le récit de Roger Lavergne, à propos de son implication dans l’une des plus grosses transactions de l’histoire du hockey junior en Mauricie. L’actuelle période des transactions dans la LHJMQ se termine dimanche à midi.

Émissaire

En une dizaine d’années d’implication avec les Cataractes, j’ai touché pas mal à tout. Nous formons une petite équipe d’actionnaires et nous souhaitons que ça fonctionne, alors pas mal tout le monde s’implique activement. Il y a un seul secteur où je ne m’approche pas trop: le secteur hockey. De un parce que mes connaissances sont limitées, de deux parce que Martin Mondou et ses lieutenants font de l’excellent boulot.

Mais il y a une fois où Martin m’a demandé un coup de main. C’était lors du temps des Fêtes entre 2011 et 2012, quelques mois avant la présentation du tournoi de la Coupe Memorial chez nous, à Shawinigan. Martin avait fait un travail remarquable pour greffer les Chaput, Kabanov, Narbonne, Ellis à l’équipe en cours de saison, mais il restait un nom sur sa table de travail et c’était celui de Brandon Gormley.

C’était le meilleur défenseur de la ligue, le joueur le plus convoité aussi. Martin aimait bien son équipe, mais il sentait que Gormley était la dernière pièce à ajouter. Le prix était salé pour le sortir de Moncton, à l’intérieur même de l’équipe il n’y avait pas consensus pour acquitter la facture. Mais ce qu’on voulait d’abord et avant tout éviter, c’était qu’il se retrouve avec nos principaux rivaux, les Sea Dogs de Saint-John.

Le hic, c’est qu’il y a eu un froid pendant les négociations. Les Wildcats ne fonctionnent pas comme la majorité des autres équipes qui octroient les pouvoirs à leurs hommes de hockey, leur propriétaire Robert Irving est très engagé. Ce n’est pas lui qui mène les négociations comme telles, mais rien ne se fait sans son accord. Ça complique les discussions, forcément. Surtout qu’il a la réputation d’être dur en négo. Comme Martin! Ce dernier avait impliqué également son assistant Roger Shannon dans les discussions, mais il y a eu un point où les deux parties restaient sur leurs positions et le temps commençait à manquer.

C’est là que Martin m’a appelé en renfort. Martin savait que j’entretenais des liens étroits d’affaires avec Robert Irving. Nos Rôtisseries Fusée achètent des patates Cavendish depuis des décennies! Le père de Robert et le mien se connaissaient très bien et partageaient une façon commune de mener leur entreprise. À 17 ans, Robert est venu faire un stage dans un Irving de Trois-Rivières à quelques centaines de mètres de notre maison! Bref, on se connaît pas mal.

Évidemment, il n’était pas question pour moi de mener directement le dossier. Mais j’ai accepté le rôle d’intermédiaire, pour dénouer l’impasse. Ce n’était pas évident comme rôle, car je ne connaissais pas toutes les cartes dans mon jeu alors que Robert avait les mains pleines! Gormley, plusieurs équipes le voulaient…

Brandon Gormley a terminé sa brillante carrière junior dans l’uniforme des Cataractes.

Adrénaline

En l’espace de quatre jours, nous avons eu quelques bonnes discussions. C’était énervant, il y avait pas mal d’adrénaline. Au fil des discussions, le dossier s’est réchauffé, même s’il restait encore des choses à attacher pour en arriver à une entente. Or, un mot de travers, et Robert est le genre d’homme d’affaires qui peut fermer un dossier et passer à un autre appel! Nous étions tous conscients à l’interne de l’importance de Gormley, et on marchait donc sur des œufs. Mais plus ça avançait, plus j’avais le sentiment qu’à offre égale, les Wildcats allaient choisir la nôtre en raison de la tournure que prenaient nos discussions.

Les dernières heures ont été stressantes. Pendant le dernier bout des négociations, Gormley a été nommé le meilleur défenseur du Championnat du monde junior, les Wildcats avaient toutes les raisons d’être fermes dans leurs demandes. Et elles étaient énormes! «C’est le meilleur au monde, Roger. Le meilleur au monde, il faut le payer comme tel», m’a dit Robert à notre dernière discussion.

Il ne bluffait pas. J’en avais la certitude. Si Martin n’avait pas accepté de payer, une autre équipe l’aurait fait. Probablement les Sea Dogs. Et, je vous rappelle que c’était exactement ce qu’on voulait éviter. Alors Martin s’est pilé sur le cœur et il a payé, en cédant les droits de Michael Matheson et un bouquet de choix qui sont devenus Jonathan Racine, Alex Dubeau et Yannick Veilleux au repêchage suivant. Tout un pactole, hein!

Ce fut néanmoins bon pour les deux organisations: les Wildcats ont monnayé au maximum leur joueur vedette. De notre côté, les premiers mois suivant cette période de transactions ont été bien difficiles, mais l’aventure s’est terminée comme on l’avait tous rêvé, avec la coupe Memorial au bout des bras. Sans Gormley, qui avait été extraordinaire durant le tournoi avec Morgan Ellis à notre ligne bleue, je suis loin d’être convaincu que nous aurions pu nous fabriquer un moment aussi magique!

Compliquée

Si la transaction a été bouclée dans la nuit menant à la date limite des échanges, elle n’a été officialisée qu’une bonne heure après celle-ci. Certains ont cru  à une stratégie de notre part, pour surprendre nos rivaux. J’aurais bien aimé, ça aurait été beaucoup moins stressant! Malheureusement, la vérité est différente. Je n’étais plus impliqué directement à ce moment-là, mais je sais que l’agent de Gormley a tenté de faire dérailler la transaction en invoquant sa clause de non-échange. Robert et Martin ont dû travailler très fort pour débloquer la situation. Les Coyotes de l’Arizona, qui avaient repêché Gormley en première ronde, ont été impliqués, tout comme le commissaire Gilles Courteau. Finalement, tout s’est réglé et Gormley est devenu un Cataractes. Toute cette saga a valu la peine, elle a permis à notre concession de soulever l’un des trophées les plus difficiles à conquérir, tous sports confondus! Dans 50 ans, on reparlera encore de ce fameux printemps 2012.

Propos recueillis par Steve Turcotte