Le Trifluvien Simon Larose avait éclaté de joie après sa victoire de 7-6, 1-6, 7-5 face à Jose Acasuso, lors du deuxième tour du Masters de Montréal, à l’été 2003.

Dans l'oeil de Simon Larose

CHRONIQUE / Nous n’avions qu’un an de différence, mais Gustavo Kuerten a toujours été une de mes idoles. J’adorais son style. En fait, je me voyais un peu dans lui: style flamboyant et revers à une main, j’aimais croire que je pouvais atteindre son niveau d’excellence un jour.

Le Nouvelliste vous propose de revisiter de façon ponctuelle de grands moments de l’histoire sportive de la région, à travers les mots des acteurs principaux. Pour le quatrième volet de cette série, en pleine semaine d’activités à la Coupe Rogers de Toronto et Montréal, le tennisman Simon Larose, maintenant entraîneur chez Tennis Canada, nous plonge dans ses souvenirs du Masters de Montréal de 2003 quand, le temps d’une semaine, il fut l’une des personnalités les plus en vue au Québec.

Deux jours avant le tirage au sort en vue du Masters de tennis du Canada à Montréal, l’organisation m’a donné un laissez-passer. Quand j’ai appris que j’affronterais Kuerten, je me suis mis à croire en mes chances. Il arrivait au tournoi sur une pente descendante et après avoir été opéré à une hanche. Oui, c’était probablement ma chance de le battre.

C’est rare que j’affichais une telle confiance avant un match, mais le jour de notre affrontement, je me sentais super bien. Il était 14e au monde, moi j’étais 314e. Le calcul est simple: 300 positions au classement de l’ATP nous séparaient!

Je n’ai jamais été un joueur dominant dans les tournois Challenger. Par contre, j’ai souvent tiré mon épingle du jeu en Coupe Davis et lors de certains Masters. Pour cette raison, les gars du top-50 me connaissaient un peu. Des gars comme Patrick Rafter, Roger Federer ou Greg Rusedski.

Simon Larose avait même partagé le podium avec un jeune Roger Federer à l’occasion du tirage au sort, avant le Masters du Canada. Cette année-là, le Suisse avait atteint les demi-finales avant d’être éliminé par l’éventuel vainqueur, Andy Roddick.

Kuerten savait j’étais qui lui aussi, mais il ne s’attendait sûrement pas à perdre au premier tour contre un jeune de 25 ans! Quelques jours avant, Frédéric Niemeyer l’avait presque vaincu en Californie. Ça me donnait de la confiance. En marge du tournoi de Montréal, j’avais également eu la chance de pratiquer avec Federer. J’arrivais donc avec une bonne dose d’énergie. J’étais au courant que Kuerten avait plusieurs fans brésiliens au Québec. Je voulais bâtir ma propre histoire et rallier les gens.

La surprise
Je ne me rappelle pas c’était en quelle année. Gustavo Kuerten s’était qualifié pour la finale de Roland-Garros et j’étais déjà un admirateur de son style. J’étais monté sur le tapis roulant chez un ami et j’avais couru pendant toute la rencontre. J’avais décidé de souffrir avec lui jusqu’au bout et il avait fini par gagner!

Jeune, tu rêves de gagner un tournoi du Grand Chelem comme celui de la France. Entre 16 et 18 ans, à l’université, tu espères seulement de faire un bout de carrière dans le tennis. J’ai eu la chance de vivre ce rêve, mais il me manquait un grand fait d’armes.

Au tennis, pendant deux ou trois heures, si tu as le niveau, tu peux gagner contre n’importe qui. Avant d’entrer sur le court central, j’ai dit au journaliste Mario Brisebois: «Ce soir, je vais gagner.» Il m’en parle encore aujourd’hui!

Ce qui devait arriver arriva. Je ne me souviens pas de la marque finale [7-5 et 7-6 (2)], mais l’ambiance qui émanait des gradins me saisit encore quand j’y repense. Sur le dernier jeu, la balle est sortie du terrain derrière moi. J’ai levé les bras dans les airs, ma raquette est tombée. Le son de la foule: wow! L’émotion des matchs m’a toujours allumé, j’étais comblé.

J’ai su plus tard que Gustavo Kuerten, un jeune vétéran respecté sur le circuit, n’avait pas apprécié ma réaction. Normalement, tu ne réagis pas de la sorte dans une victoire lors du premier tour d’un Masters, mais c’était tellement imprévisible! J’avais beau être confiant, le réussir, c’est autre chose.

Kuerten avait toujours été très gentil quand on se croisait avant, mais il été un peu plus rude par la suite. Avec le temps, cette déception a fini par se dissiper et aujourd’hui, quand on se rencontre, tout va bien.

Des doutes, puis l’extase
J’ai adoré la réaction des amateurs après ma victoire. C’était enthousiaste, mais pas trop poussé non plus. La foule de tennis à Montréal est l’une des bonnes, c’est connu.

J’ai pu profiter de beaux moments avec les membres de ma famille. Il devait y avoir 25 de mes proches dans une loge, dans les hauteurs du stade! Chez moi, je suis un des plus jeunes alors je suis habitué de me faire taquiner. Eux-mêmes peinaient à comprendre ce qui se passait!

Au deuxième tour, je devais me mesurer à Jose Acasuso, un Argentin classé 79e mondial et qui montait au classement de l’ATP. Cette fois, j’entretenais certains doutes. Il avait un service puissant, c’était un gars assez grand et physique. Le match avait été interrompu, car il avait ressenti de la douleur.

Simon Larose avait eu droit à une belle ovation du public à la suite de sa défaite devant Andre Agassi, au troisième tour du Masters du Canada.

Au final, j’ai réussi à gagner deux des trois manches pour me sauver avec le match [7-6 (5), 1-6 et 7-5]. Encore une fois, je causais la surprise! Atteindre les huitièmes de finale du Masters de Montréal, c’était inespéré. Mon nom était déjà sur toutes les lèvres après la victoire face à Kuerten.

Au prochain tour, j’allais jouer contre Andre Agassi. Pourquoi ne pas continuer la route? Cette semaine-là, je ne voulais plus qu’elle se termine!

«J’ai figé»
C’est un privilège que de se retrouver sur le court central, soir après soir. Ça vient aussi avec une pression additionnelle, surtout quand tu évolues à la maison. En croisant le fer avec Agassi, j’étais confiant... et terre à terre.

J’ai bien commencé la rencontre, si bien que je menais 4-1 au moment de la pause. J’étais dans ma bulle, jusqu’à ce que je regarde le tableau indicateur où j’ai vu ça: Larose 4 Agassi 1. J’ai figé! En plus, les gens m’ovationnaient. Ça ne pouvait pas être réel, ça devait être un jeu vidéo ou quelque chose du genre.

J’ai perdu mes repères par la suite et Agassi a gagné les cinq jeux suivants. Il a fini par m’éliminer après une deuxième manche plus courte [4-6, 2-6]. Agassi m’a fait courir, j’étais épuisé au terme de notre duel. Je l’ai dit en conférence de presse et mon adversaire n’a pas été impressionné. Il a répondu que ce n’était pas normal que je sois épuisé physiquement, que j’avais seulement à être plus en forme.

Il a dit ce genre de choses avec beaucoup de monde dans sa carrière et c’est correct, on ne se connaît pas tant. Kuerten, je me retrouvais un peu en lui sauf que Agassi, pour moi, il avait déjà un statut de légende. En allant lui serrer la main au filet dans les secondes suivant son ultime point gagnant, il m’a félicité pour mon beau parcours, ce à quoi j’ai répondu que ça avait été un honneur de l’affronter. Il m’a regardé d’une manière étrange et on ne s’est jamais reparlé ensuite.

D’ailleurs, je parle rarement de cette semaine d’août 2003 avec mes proches. Il faut qu’on m’aborde sur le sujet pour que je replonge dans mes souvenirs. Ceci dit, c’est toujours agréable!

Parfois, des inconnus me croisent à l’épicerie et me reconnaissent. Ils se souviennent du tournoi de tennis de Montréal en 2003. Sincèrement, ça fait plaisir et je réalise que 90 % des gens ne sauraient pas qui je suis, n’eût été de cette semaine mémorable.

J’ai eu la chance de vivre tout ça entouré des gens que j’aime. Je souhaite à un gars comme Félix Auger-Aliassime d’aller plus loin encore. Je ne dirais pas que ç’a changé ma vie, car j’aime mieux coacher que jouer. Par contre, je peux affirmer sans me tromper que c’est un des plus beaux moments de ma carrière. Ça fait déjà 15 ans! Je n’en reviens pas. Heureusement que les souvenirs sont encore bien vivants!

Propos recueillis par Louis-Simon Gauthier