Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
Jean Chretien, premier ministre du Canada rencontre Ricardo Lagos, president Chillien a l’Auberge du lac a L’Eau-Claire de St-Alexis-des-Monts.
Jean Chretien, premier ministre du Canada rencontre Ricardo Lagos, president Chillien a l’Auberge du lac a L’Eau-Claire de St-Alexis-des-Monts.

Une vie qui impose le respect

ÉDITORIAL / «Cet honneur que nous recevons ici ensemble, c’est la reconnaissance d’une vie entière de travail où nous nous sommes appuyés l’un sur l’autre. Merci pour cette grande complicité qui n’a jamais fait défaut.»

C’est en ces mots que s’exprimait Aline Chrétien le 23 novembre 2008, alors qu’elle et son mari recevaient un doctorat honorifique de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ces deux phrases toutes simples résument avec justesse ce lien unique qui s’était tissé au cours de leurs 63 ans de mariage: un lien qui englobe celui de l’épouse envers l’époux, de la première dame envers le premier ministre, de la conseillère envers l’homme politique. Un lien qui unit deux grands complices.

Il s’est dit et écrit beaucoup de choses depuis l’annonce, dimanche, du décès de Madame Chrétien. Des hommages bien sentis, surtout. Si Jean Chrétien n’a jamais fait et ne fera probablement jamais l’unanimité, on peut dire sans trop se tromper que son épouse, elle, était appréciée de tout le monde, peu importe l’allégeance politique.

Aline Chrétien était, en fait, un parfait amalgame de classe, de discrétion, de sensibilité, d’influence et de flair politique. Un rare amalgame. Bien des premières dames ont donné des couleurs variées à cette fonction, mais peu l’ont fait comme Aline Chrétien. Elle incarnait un singulier paradoxe: elle était à la fois une femme du monde, distinguée, discrète et efficace, et aussi une femme sympathique et près des gens, qui n’a jamais renié ses origines modestes. Cela rendait souvent facile le contact avec le vrai monde. Là-dessus, elle et son mari étaient très semblables.

Rarement les projecteurs ont été braqués sur Madame Chrétien. Dans la région, on avait l’habitude de la voir, toujours aux côtés de son mari, dans les activités officielles, les rassemblements politiques, les événements caritatifs. Mais elle aura quand même eu l’occasion de laisser sa marque, à sa façon, autrement qu’en était l’épouse ou la première dame.

Jeune journaliste, j’avais eu l’occasion de la voir accomplir avec aplomb son rôle de marraine du NCSM Shawinigan, un dragueur de mines de la Marine canadienne. Le navire était amarré au parc portuaire de Trois-Rivières pour quelques jours en juin 1997, six mois après sa mise en service, essentiellement pour des activités officielles et une opération portes ouvertes. Aline Chrétien, qui avait assisté au baptême du navire à Halifax six mois plus tôt, avait livré un discours lors des cérémonies mauriciennes pour souligner l’attribution du nom de Shawinigan à ce navire. Cette fois, c’est son mari qui avait un regard fier pour sa complice de toujours.

Quelques années plus tard, le couple Chrétien avait donné beaucoup de visibilité à la Cité de l’énergie et à ses nouvelles expositions présentées au lieu historique national de l’Ancienne-Aluminerie-de-Shawinigan. Chaque fois que le premier ministre recevait un chef d’État de passage dans la région, lui et son épouse ne manquaient pas de leur faire visiter le nouveau joyau touristique de Shawinigan à l’époque.

Il y a eu le président du Chili, Ricardo Lagos, et son épouse Luisa. C’était en juillet 2003. La première dame du Canada avait appris l’espagnol par elle-même et s’était fait un devoir, quelques jours avant la visite du couple Lagos, de s’entraîner un peu avec des amis latino-américains. Quand Monsieur et Madame Lagos se sont pointés à Shawinigan, Madame Chrétien leur parlait en espagnol. Pendant que les deux hommes tenaient une rencontre diplomatique à l’Auberge Gouverneur, les deux femmes passaient du temps ensemble. Madame Chrétien avait fait une forte impression.

Tout comme elle l’avait aussi fait quelques jours plus tard, lors de la visite du président français Jacques Chirac et de son épouse Bernadette. Le président, qui avait lancé une politique de décentralisation culturelle dans laquelle se sont inscrits l’ouverture d’une «succursale» du Louvre à Lens et une antenne du Centre Pompidou à Metz, visitait la Cité de l’énergie et son nouveau centre d’exposition consacré à une exposition décentralisée du Musée national des beaux-arts du Canada.

À l’époque, Madame Chrétien affectionnait particulièrement une œuvre de Louise Bourgeois représentant une araignée géante, installée dans l’Ancienne aluminerie. Elle souhaitait que cette œuvre puisse rester dans son nouveau lieu d’accueil, à Shawinigan. La chose n’aura pas été possible, mais Madame Chrétien avait trouvé une alliée en la personne de Bernadette Chirac, qui croyait aussi que l’œuvre avait sa place «en province». L’idée ne se sera pas concrétisée, mais on peut dire que Madame Chrétien l’aura défendue comme elle a défendu bien d’autres projets liés à la Cité de l’énergie. Ou pour la Cité de l’énergie elle-même, alors qu’elle croyait beaucoup à une nouvelle vocation touristique pour Shawinigan dans les années 1980 et 1990.

En 2014, on a inauguré à la Cité de l’énergie une nouvelle section pour l’exposition Le Canada dans le monde, consacrée au premier ministre Jean Chrétien. Une section consacrée à Aline Chrétien. C’était bien la moindre des choses. Vingtième première dame du Canada, elle aura marqué l’histoire du pays et on y a présenté son rôle dans différents aspects de cette fonction: épouse, conseillère du premier ministre, représentante des Canadiens et présence au service de la collectivité.

Rarement aura-t-on vu un décès d’une première dame susciter autant de réactions au pays. C’est certainement un signe qu’Aline Chrétien a donné une autre dimension à cette fonction et qu’elle l’a peut-être incarnée mieux que quiconque. À l’abri des critiques et des controverses. Dans une indéfectible complicité avec son mari.

Ça impose le respect.