Une laïcité imposée et souffrante!

Carrefour des lecteurs
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Le Nouvelliste
OPINIONS / Je viens de commencer la lecture du livre Notre laïcité de Mme Nadia El-Mabrouk (Éditions Dialogue Nord-Sud, 2020). Dès ce commencement, je lis une déclaration qui m’inquiète. 

Lisons: «Ces écrits sont nés d’un désir de rendre audible une position en faveur de la laïcité… souvent déformée, voire diabolisée ou qualifiée de rigide ou de fermée. [...] Mon objectif était de faire ressortir l’évidence de la laïcité comme socle du vivre-ensemble et de la démocratie.»

Est-ce que la démocratie et le vivre-ensemble exigent la laïcité des peuples? Avec une telle condition d’existence imposée, peut-on espérer vraiment une démocratie et un vivre-ensemble harmonieux et en paix? Ce n’est pas du tout le vœu que nous lisons dans le préambule de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Plutôt le contraire. Imposer à une démocratie une laïcité de tous les citoyens ne fait certes pas démocratique et respectueux de tout un chacun.

L’éditeur ajoute: «Liberté, égalité, neutralité religieuse, solidarité, inclusion. Des mots clefs de notre vie collective qui, en apparence, sont source d’harmonie, mais qui, dans les faits, donnent lieu aux interprétations les plus contradictoires, aux échanges les plus acrimonieux. Les textes de ce livre ont été écrits dans l’espoir de redonner à ces mots leur sens émancipateur, imprégné de fraternité et d’aspiration au bien commun.»

Va pour la liberté, l’égalité, la solidarité, l’inclusion, la fraternité; mais au lieu de lire «neutralité religieuse» pourquoi l’éditeur n’a-t-il pas osé écrire, «respect des religions»? Voilà ce dont une vraie démocratie a besoin: le respect des différences puisque nous le sommes toutes et tous.

Les balises de la recherche de la Vérité et de l’harmonie entre les peuples n’appellent certes pas à l’exclusion de certains au nom de la neutralité religieuse de l’État, comme la loi 21 l’a établi. Le vivre-ensemble heureux ne peut exiger la disparition de quiconque, de quelques manières que ce soit. C’est Camus qui nous y a conscientisés en nous rappelant que la fin ne justifiait pas les moyens. Si nous décidons par une Charte de vivre heureux ensemble, c’est avec tout un chacun que ce respect et la réalisation de ce bonheur doivent se conjuguer; et il doit se fabriquer au quotidien, en tout temps et en toute circonstance. C’est là l’essence même de la non-violence et de la démocratie: un effort mutuel au dialogue et au respect. L’inclusion forcée est une exclusion, et celle-ci est violence.

Cet apprentissage au respect de l’autre exige une humilité, demande du temps, une écoute mutuelle, une évolution des mentalités, lesquelles mentalités ont été endoctrinées depuis des siècles par toutes sortes de dogmes ou croyances, encore inventés de nos jours pour faire croire, à qui le voudra bien, des vérités trop faciles à gober sans une saine critique sur celles-ci.

Les sectes, les religions, les partis politiques, les regroupements de personnes de toutes allégeances pullulent et se forment toujours en ce XXIe siècle, laissant croire que la Vérité existe seulement en leur sein. Rien de neuf sous le soleil: il faut laisser l’évolution se faire par une saine critique, par de sains débats et non pas sous menace d’exclusion.

Personne, aussi savante soit-elle, ne peut crier Eurêka! une fois pour toutes. Et c’est dans ce respect des voies et des voix que la démocratie se forge et que les sectes et religions doivent cohabiter et vivre ensemble. Sans ce respect, toutes les religions et toutes les laïcités continueront de faire vivre des siècles d’horreurs humaines; tout le contraire des beaux mots lus en ce début du livre de Mme El-Mabrouk et des beaux concepts de la Charte.

Nous avons mis des siècles au Québec pour mettre les religions catholique et protestante hors de dicter politiquement la morale de civilisation. Et ce n’est pas encore certain pour ces autorités ecclésiastiques que le courroux de Dieu ne reviendra pas faire de nouvelles créations diaboliques. Cela n’autorise pas l’État à se placer au-dessus d’un savoir inconnu pour imposer le sien aux théologiens. L’évolution des mentalités exige du temps que ce soit pour comprendre la vie, la mort, l’amour, l’égalité des personnes ou pour saisir le mystère cosmique de l’infiniment grand et celui de l’infiniment petit. Pascal nous y a pourtant bien sensibilisés dans ses Pensées, dont celle-ci: «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.»

Nous ne connaissons pas tout et nous ne connaîtrons jamais tout. La Vérité, nous la cherchons tous. Rappelons que Pascal ajoutait ceci: «...c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi, Dieu sensible au cœur et non la raison.»

Nous sommes si petits, des microbes de la création dans ce moment et dans cet espace de l’univers si vaste et sans bon sens.

Quand notre loi 21 aura déshabillé tous les croyants du Québec de leurs signes ostentatoires, il restera encore ces croyants en leur âme et conscience. Et ça, ça renforce leur foi et ne donne aucune valeur à la laïcité. L’Histoire nous l’a bien enseigné. C’est le dialogue et l’écoute qui, avec le temps, ont donné leurs lettres de noblesse aux tenants de la science, du matérialisme, de la laïcité. Les interdits ou l’imposition des dogmes n’ont toujours servi que la cause des martyrisés par leurs bourreaux.

Et si en ce XXIe siècle nous continuons à juger l’autre que sur son apparence, nous sommes des croyants moyenâgeux qui n’avons rien appris depuis Galilée: nous continuons de croire que le Soleil tourne encore autour de la Terre en 24 heures!

L’évolution des mentalités a permis de comprendre que les religions n’avaient pas à s’occuper des affaires de l’État, mais elle nous a aussi permis de comprendre que l’État n’avait pas d’affaire dans la gestion des religions. Le respect doit être mutuel et nulle autorité n’a préséance sur l’autre. Un seul commandement doit nous guider: tu n’abuseras jamais de l’autre.

Ne reculons pas et laissons les religions évoluer. Aucune évolution ne se fait de force. Si tel est le cas, oublions la démocratie au Québec.

François Champoux
Trois-Rivières