Il est déjà arrivé à Christian Gagnon, un enseignant à la retraite, d'entraîner un groupe d'élèves en enseignement individualisé avec des examens ministériels des années précédentes. Ils arrivaient tous à passer. Tous, sauf un.

Une histoire vraie

En réaction à la lettre de Dominic Vincent intitulée «Le CMI au premier rang: de la poudre aux yeux?», publiée dans notre édition du 3 janvier dernier.
C'est sans doute parce que j'enseignais sur la rive sud, plus précisément à Saint-Léonard-d'Aston, à l'école secondaire La Découverte, que je suis interpellé par le jugement de monsieur Dominique Vincent sur le palmarès de performance de nos écoles, et que je fais cet acte de contrition.
J'enseignais l'anglais à un groupe d'enseignement individualisé. Ils étaient 10 ou 12, tous de niveaux différents, qui surfaient entre la deuxième et la quatrième secondaire. Mais ils avaient tous le même âge, soit entre 16 et 17 ans. J'appelais ça ma cour des miracles; je les ai aimés immédiatement et d'un coup sec. Ils étaient convaincus et m'avaient convaincu que l'anglais c'était du chinois et qu'ils n'avaient pas besoin de ça. Alors ils finissaient à peu près tous par s'empiler autour de mon bureau et à me raconter des trucs qui avaient bien du bon sens.
Ils travaillaient tous, soit le soir après l'école, soit le matin tôt avant l'école, soit les fins de semaine, soit même la nuit. Et ce n'était pas pour s'acheter un char, mais pour survivre ou aider leur famille à survivre. J'en avais même deux qui travaillaient la nuit dans une vraie chambre à gaz, un poulailler. Ces étudiants voulaient tous faire quelque chose de leurs cinq sens; une fille voulait être chef cuisinier, un gars voulait être soudeur, un autre électricien. Mais pas un quelconque électricien: il voulait grimper au plus haut des tours d'Hydro-Québec. Il ne voulait pas que gagner sa vie, il voulait ne pas la perdre, faire ce qu'il aime. Il voulait escalader, il serait monteur de ligne.
Le hic, c'est que ça leur prenait un DES ou un DEP pour prendre ces chemins de traverse. Et l'anglais était une matière de base. Bof, simple technicité: je les entraînais avec des examens ministériels des années précédentes et ils arrivaient tous à passer, tous sauf Jean-Daniel (nom fictif). C'était le plus grand et le moins olé du groupe. Il voulait conduire des camions, de gros, de très gros camions avec beaucoup de roues. J'avais beau scruter sa copie recto verso, Jean-Daniel ne passait pas. Mais il n'était pas question que j'empêche un petit gars de jouer avec ses camions. J'ai triché, j'ai mal compté, ce qui, chez moi, est tout naturel. Jean-Daniel a passé.
J'ai revu Jean-Daniel quelques années plus tard, le lendemain d'une tempête de neige. Je déneigeais l'entrée pour ma voiture avec le petit Vincent, à la dure, avec pelle et gratte. Et puis il y a cette chenille, ou plutôt ce dragon de métal hurlant qui s'arrête devant l'entrée avec Jean-Daniel au volant.
- Hey mister Gagnon c'est à vous ça.
- Hey Vincent, c'est Jean-Daniel, un de mes anciens étudiants... euhhhh en quelque sorte Jean-Daniel.
Et Jean-Daniel fait hurler le dragon; un coup de langue, tout est déneigé. Vincent, tétanisé, tâte avec les mains de ses yeux le camion Tonka grandeur nature. C'est qu'il a un convoi de camions jaunes dans sa chambre qu'il s'amuse à faire rouler le long des murs. Même que la nuit, il en garde un dans son lit pour le conduire pendant qu'il rêve. Et Jean-Daniel se reconnaît dans Vincent.
- Grimpe Vincent, on va faire un tour.
Et Jean-Daniel a fait faire un tour de magie à Vincent et lui a conté un tas de beaux mensonges sur le meilleur prof d'anglais qu'il ait connu. Jean-Daniel a triché, il m'en devait une. 
Pour le bien de l'éducation, on devrait abolir tous ces concours qui marchandent nos écoles et les font se battre les unes contre les autres. Et depuis qu'on a créé les écoles à vocation pour divertir nos enfants, on a tendance à alléger leur véritable vocation, enrichir. Enrichir, c'est exploiter la véritable richesse de chacun de nos enfants, pas celle de notre école. 
J'imagine que si Jean-Daniel s'était retrouvé dans une école classée tout en haut du palmarès, on l'aurait de toute façon transbahuté dans la mienne. J'en suis bien content! Il fait partie des étudiants qui m'ont aidé à ne pas perdre ma vie.
La vie, c'est comme les cactus, il faut que ça pique!
Christian Gagnon
Professeur à la retraite
Trois-Rivières