Quelque 200 retraités en colère des six quotidiens du Groupe Capitales Médias se sont présentés devant les bureaux montréalais de la multinationale Power Corporation, mercredi, pour réclamer que celle-ci assume sa «responsabilité morale» face à ses ex-employés.
Quelque 200 retraités en colère des six quotidiens du Groupe Capitales Médias se sont présentés devant les bureaux montréalais de la multinationale Power Corporation, mercredi, pour réclamer que celle-ci assume sa «responsabilité morale» face à ses ex-employés.

Un bon citoyen corporatif, Power Corporation? Plus maintenant!

OPINION / L’auteur, Louis Ménard, est journaliste à l’emploi du Nouvelliste depuis 35 ans et est le président du conseil d’administration de la nouvelle coopérative Le Nouvelliste.

Au cours des 35 dernières années, j’ai contribué hebdomadairement au fonds de pension des employés du Nouvelliste, quotidien qui a longtemps appartenu à la famille Desmarais qui l’avait acquis à la fin des années 60. En 2015, Le Nouvelliste a été cédé à Martin Cauchon en même temps que La Tribune (Sherbrooke), La Voix de l’Est (Granby), Le Soleil (Québec), Le Quotidien (Chicoutimi) et Le Droit (Ottawa) pour former le Groupe Capitales Médias

Ce fonds de pension devait m’assurer une retraite honnête au déclin de ma vie. Un fonds de pension que je tenais pour acquis parce que mon employeur, Power Corporation, propriétaire du groupe Gesca, était considéré comme un employeur responsable aux reins solides. Bref un bon citoyen corporatif.

Lors de mes premières années au sein de l’entreprise, alors que les employés contribuaient assidûment à leur fonds de retraite comme l’exigeait leur convention collective, l’employeur bénéficiait de congés de cotisation prévus par la loi sur les régimes de retraite en raison des surplus accumulés et des conditions économiques favorables.

Quand l’économie s’est enrayée, toutefois, notre fonds de pension est devenu, à l’image de tous les fonds de pension à prestations déterminées il faut bien le préciser, un fardeau pour notre employeur, un boulet à traîner qui plombait ses résultats. La loi a été éventuellement modifiée pour permettre aux entreprises d’étaler sur une plus longue période la remise à flots de nos régimes de retraite mais la faiblesse des taux d’intérêt s’est avérée un obstacle majeur dans l’atteinte de cet objectif.

Nous pouvions tout de même nous dire que nous étions des travailleurs choyés d’œuvrer pour un employeur responsable et respectueux comme nous l’avaient démontré les nombreuses négociations des conventions collectives au fil des ans. Des négociations serrées, certes, mais jamais sauvages d’un côté comme de l’autre.

Nous avons toutefois commencé à déchanter lorsque les journaux de Gesca ont changé de mains en 2015, devenant la propriété de Martin Cauchon. Nous avons alors tenté de comprendre les implications de ce transfert mais le nouveau propriétaire se bornait à répéter que la transaction était privée et qu’il ne pouvait donc en révéler les détails, notamment l’avenir du fonds de pension.

La question que nous sommes en droit de nous poser, toutefois, est la suivante: les anciens propriétaires se sont-ils assurés que le nouveau propriétaire avait les reins assez solides pour rencontrer les obligations du fonds de pension? Visiblement, ce n’est pas le cas. Plus encore, pourquoi le nouveau propriétaire a-t-il accepté d’apposer son nom au bas du contrat en connaissant les obligations qui devenaient les siennes? Devons-nous voir, dans cette transaction, un service rendu par un fidèle lieutenant pour se départir d’une patate chaude? Gardons-nous une petite gêne...

Tout comme les retraités, les employés actifs de Groupe Capitales Medias devront assumer une perte substantielle de leur régime de retraite. De l’ordre de 25 % à 30 %. Alors que je commençais à préparer mon départ, me voilà confronté à l’obligation de continuer à travailler pour compenser ce manque à gagner. Nous sommes plusieurs, tous âgés entre 55 et 65 ans, à devoir prendre cette décision. Malheureusement, nous n’avons plus beaucoup de temps pour récupérer ce que la fermeture du régime de retraite nous fera perdre. Dans mon cas, en supposant que je me rendrai à l’âge de ma mère décédée à 86 ans cette année, c’est une perte de plus de 350 000 $ que je devrai absorber. Et si, par bonheur, je franchis la barre des 90 ans, je devrai faire mon deuil de plus ou moins un demi-million de dollars. Ce n’est pas rien, vous en conviendrez.

Si nous avions su à l’avance le sort qui nous était réservé, nous aurions pu décliner l’option du fonds de pension pour cotiser plus allègrement dans nos régimes enregistrés d’épargne retraite (REER). Mais voilà, la loi fiscale impose un maximum à ceux qui détiennent un fonds de pension, le facteur d’équivalence limitant les sommes que nous pouvons verser dans nos REER. Donc en plus d’être pénalisé par la fermeture du régime de retraite du Nouvelliste, je suis pénalisé parce que je n’ai pas pu cotiser au maximum à mes REER.

Et c’est aussi sans compter que nous avons dû augmenter nos cotisations au fonds de pension du Nouvelliste après le changement de propriétaire pour permettre à Monsieur Cauchon d’offrir des indemnités de départ à des futurs retraités afin d’alléger la masse salariale. Pendant que ce dernier, nous l’avons appris récemment, se versait un salaire de 500 000 $ par année, nous devions nous serrer la ceinture et contribuer à envoyer à la retraite des collègues de travail.

Après avoir ainsi contribué pendant 35 ans, après avoir permis à des collègues de partir avec des primes de séparation d’une année, je dois me faire à l’idée que je ne verrai jamais une seule rente de retraite aboutir dans mon compte de banque. C’est non seulement démoralisant, c’est aussi hautement frustrant!

Pour toutes ces années de loyaux services, de sacrifices aussi pour permettre à l’entreprise de se maintenir à flots, voilà ma récompense. Il faut croire que les employés de La Presse, qui ont obtenu la garantie que leur régime de retraite rencontrera ses obligations, ont plus de valeur aux yeux de la famille Desmarais que ces petits journalistes des régions.

Pendant qu’elle multiplie les dons à des œuvres caritatives et les apparitions publiques pour soutenir différentes causes qui lui tiennent à cœur, la famille Desmarais laisse tomber ceux qui ont contribué à son succès. Les employés du Nouvelliste ont largement participé financièrement au quotidien de La Presse et à son virage numérique. L’argent qui a été pompé au fil des ans de votre quotidien régional pour aboutir dans les coffres du journal de la métropole permettrait d’effacer la majorité du déficit actuariel de notre fonds de pension. C’est tout dire.

Hélas, cet employeur, que nous estimions un bon citoyen corporatif, n’est différent en rien de tous ces conglomérats qui n’ont qu’un seul et unique objectif: engranger le maximum de profits pour satisfaire l’appétit insatiable de leurs actionnaires, peu importe les conséquences.

On peut se demander si la situation serait la même si Paul Desmarais, le père, était toujours en vie et en mesure d’évaluer la situation. Les fils, visiblement, n’ont pas le même attachement pour ce qui a été une petite mine d’or pour la famille...