Le spectacle Stone, Hommage à Plamondon, du Cirque du Soleil, a été présenté cet été à l'Amphithéâtre Cogeco.

Trois-Rivières et la division des classes

Vous allez voir le fameux spectacle Stone - Hommage à Plamondon du Cirque du Soleil à l'amphithéâtre, et bien entendu vous avez payé votre billet. Aurez-vous droit au champagne agrémenté de cuisine moléculaire, aux «drinks» gratuits, au fameux bar d'huîtres éternelles, ainsi qu'aux entrées pour fine bouche du Buck traiteur dans la section VIP? Bien sûr que non! Mais, si vous faites partie des chanceux qui ont reçu un billet gratuit de notre généreuse Municipalité, alors là, vous vous présenteriez même s'il n'y avait pas de spectacle. Combien de privilégiés cela concerne-t-il? Si on le savait précisément, on serait plus à même de juger du réel succès de la chose.
Quel paradoxe quand même! Ceux qui paient leur billet en ont bien moins que ceux qui ne paient rien du tout. Et qu'en est-il de tous les autres qui n'assisteront pas au grandiose spectacle de cette année même s'ils y auront grandement contribué? Il faut comprendre que le poste budgétaire de Trois-Rivières sur Saint-Laurent ne semble pas avoir de limite, la gloire n'ayant pas de prix. Pourtant, aux dernières nouvelles, Trois-Rivières se distinguait à au moins trois niveaux: 1. la ville la plus âgée; 2. la plus pauvre; 3. la plus taxée. 
C'est peut-être pour oublier nos problèmes chroniques et aussi pour nous décomplexer en nous mettant enfin sur la map, que l'on tente de concurrencer les riches Coderre et Labeaume. Ainsi, avec nos petits moyens, nous avons nous aussi notre Centre Vidéotron et pour faire bonne mesure, on aura nous aussi notre Colisée sans club de hockey. Maintenant, va-t-on se mettre à rougir face à Montréal? Pas du tout, puisque notre Grand Prix avec tout le gratin habituel dans les sections VIP, dure une fin de semaine de plus. Et c'est sans compter le Festivoix, rempli moins en haut assis qu'en bas debout, qui vogue de succès en succès.
D'ailleurs, si vous suivez un tant soit peu l'actualité locale, vous remarquerez que tous ces événements sont un triomphe total année après année. Jamais la moindre faiblesse, jamais une note discordante, un phénomène médiatique troublant s'il en est un.
Dans l'édition du Nouvelliste du 11 août dernier, une illustre personnalité, qui a oeuvré près de 30 ans à la Ville de Trois-Rivières, le greffier Gilles Poulin, s'exprimait au moment de quitter ses fonctions. Selon ses propres mots, il aurait vécu un choc culturel au moment de la transition entre l'administration actuelle et la précédente en constatant que l'on passait de la gestion rigoureuse sous Leblanc à une gestion marquée par la désinvolture sous Lévesque. 
Mais qui profite de ces largesses? Certainement pas les classes laborieuses qui voient leurs services de base péricliter constamment. Les rues sont en bien des endroits dangereuses, on collecte les ordures moins souvent, on ne ramasse plus la neige et on ne déneige pas tous les trottoirs. Bien des secteurs éloignés du centre névralgique comme le bas du secteur Cap-de-la-Madeleine sont laissés à eux-mêmes et affichent un état de délabrement lamentable. La fracture sociale est un phénomène qui accompagne la montée du populisme politique.
Annonçant enfin des investissements dans la voirie, Yves Lévesque déclarait récemment à la radio qu'il avait fait à ce jour ce qui ne paraissait pas et que maintenant il allait s'attaquer à ce qui paraît. C'est pourtant bien souvent le paraître et l'artificiel qui ont grevé irrémédiablement le budget, les infrastructures étant, elles, par définition prises pour de l'acquis. Mais de quoi a le plus besoin monsieur Tout-le-monde? Des rues et des trottoirs entretenus et des services de base dignes de ce nom, c'est cela qui est essentiel pour les citoyens ordinaires. Ce sont eux qu'il faut mettre sur la map, pas l'image déformée de Trois-Rivières.
La prochaine fois que quelqu'un vous dira: «As-tu vu le Cirque du Soleil? Il faut absolument que tu voies ça!», répondez-lui: «As-tu vu le bas du Cap? Tu croiras pas ça!»
Pascal St-Pierre
Trois-Rivières