Tout sonne autour de moi

Carrefour des lecteurs
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Le Nouvelliste
Chère étudiante, cher étudiant,

Je t’écris, car je me suis ennuyé de toi. En mars dernier, notre fin de session a tourné court. En queue de poisson. Le confinement, la distance, la déshumanisation…

Je t’écris, car je m’ennuie encore de toi, ici et maintenant, alors que cette nouvelle session bat son plein et de l’aile tout à la fois.

Avant la pandémie, nous discutions à bâtons rompus. T’en souviens-tu? Avant le début du cours, assis sur un pupitre, nous échangions sur tout, de rien. Même d’Occupation double, ton rendez-vous dominical. J’ai bu – avec un certain plaisir – au calice de Jay du Temple pour nourrir nos discussions. Te faire rire. Tisser des liens entre Trudy et Nelligan. À la fin du cours, nous reprenions nos dithyrambes. Un dialogue informel, de proximité. C’est toi, alors, qui me parlais de Nelligan. J’écoutais. Trudy avait été éjectée. Nous nous donnions la main. J’avais accompli ma mission. De poésie, nous étions ivres et gais. C’était le bon temps, n’est-ce pas? T’en souviens-tu?

Ha! J’oubliais… Tu n’as pas connu ce bon temps. C’est ta première session au collégial. Automne 2020. Nous ne discutons plus de Nelligan. Plutôt, je te parle de Nelligan. La nuance est importante. Exit le dialogue. J’enregistre des capsules vidéo. Seul. Je construis des questionnaires virtuels auxquels tu réponds. Seul. L’écran devient un mur entre ma passion pour Nelligan et l’émotion que je tente d’éveiller en toi. C’est un moindre mal, je sais, l’écran, la solitude de part et d’autre. Cette vitre de givre. En période de pandémie, c’est un moindre mal, je sais. Il faut l’accepter. Ok. Mais c’est un mal quand même. Ça n’a plus rien de gai.

Depuis le début de la session, tout sonne autour de moi. Mon téléphone ne dérougit pas. Courriel, Zoom, Mio à micro fermé. J’en perds un peu la tête… Et toi? Bip lorsque tu lèves la main. Bip lorsque je pose une question. Bip, bip, bip. Maintenant, nous communiquons en silence par émoji de pouce interposé. «Ça va, groupe?» Pouce, bip. «Des questions, groupe?» Pouce, bip. «Pourquoi Nelligan, groupe?» Pouce, bip. «On se revoit la semaine prochaine, groupe?» Pouce. Bip. Bip. Bip… Mettre fin à la réunion pour tous.

Je t’écris pour te dire que tout sonne autour de moi. Dans le «bon vieux temps», début 2020, tout résonnait. Tout vibrait, plutôt. La littérature était essentiellement une question de vibration. De causerie entre écrivain et lecteur. De tête-à-tête entre toi et moi. La littérature était une question de relation. De transmission. La pédagogie relevait du contact en chair et en os. En chaleur et en présence. Nous nous aimions comme la poétesse et psychiatre Ouanessa Younsi aime ses patients. Rien ne s’immisçait entre nous. Pas d’écran, pas de bip. Une relation humaine pure et douce.

Je t’écris pour te dire qu’il existe une autre littérature que celle que nous verrons cette session-ci. Sans pixel. Sans écouteur. Une littérature qui se passe de webcam, de chat, de screencast, de signaux sonores qui annoncent quelque chose ou, le plus souvent, rien du tout. Il n’y a pas si longtemps, c’était la norme.

Je t’écris pour te dire que, cette session, nous irons à l’essentiel. La poutine facilement digeste comme les participes passés. L’analyse et la dissertation. Nous travaillerons les outils indispensables à ta diplomation. Pour la littérature? J’essaierai. Mais après douze heures devant les cristaux liquides, tu comprendras que… Migraine. Nous irons à l’essentiel. Nous travaillerons à ta réussite scolaire.

Pour ta réussite éducative, culturelle, sociale? Pour la littérature?

Certains me disent que ça passera. Je me raccroche à cet espoir. Ça passera. Nous reviendrons au dialogue. Un jour. Aux précieux moments d’humanité, indissociables de l’enseignement de la littérature. Dieu merci, ça passera. Mais toi, toi mon cher, ma chère, devant l’écran aujourd’hui, tu seras sacrifié(e) sur l’autel du 2.0. Je suis désolé… Sincèrement… J’aurais aimé qu’il n’en soit pas ainsi, mais c’est un moindre mal, je sais…

Tout sonne autour de moi. Bip. C’est toi qui m’écris. Un nouveau bip anxiogène. Malgré notre calendrier. Malgré mes courriels. Tu es perdu. «Le cours de demain, il est en présentiel ou à distance, Monsieur?» Bip. «En synchrone, Monsieur?» Bip. «En asynchrone, Monsieur?» Bip. «Je ne trouve plus l’hyperlien Zoom, Monsieur…» Bip. «Est-ce qu’il y a un cours, demain, Monsieur?» Bip. «Nelligan, c’est qui, Monsieur?» Bip… Tu es perdu, car tout sonne autour de toi.

Et dans tous ces bips, Nelligan cherchera sa place. Et moi, la mienne. Et toi, toi qui n’auras pas connu autre chose… Je t’écris pour te dire que la littérature, ce n’est pas seulement ça, des bips.

Ton prof

Olivier Gamelin
Professeur de littérature au collégial
Saint-Maurice