Ouvrir la porte à des boutiques spécialisées en vins pourrait être une bonne façon de provoquer une saine concurrence pour la SAQ et ainsi libéraliser le commerce du vin au Québec.

SAQ et concurrence: pourquoi pas un projet pilote de cavistes originaux?

L'auteur, Frédéric Laurin, est professeur d'économie à l'École de gestion de l'Université du Québec à Trois-Rivières et auteur du livre «Où sont les vins?».
Cette semaine, le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, révélait être en réflexion sur la révision du modèle d'affaires de la Société des alcools du Québec (SAQ). On évoquait notamment la fin du monopole d'État. «L'objectif du gouvernement est d'offrir le meilleur service, aux meilleurs coûts pour les Québécois», a-t-il précisé. 
Voilà plusieurs années que je défends l'idée d'une libéralisation partielle du marché. Elle consiste à autoriser de petites boutiques de vin (des cavistes) à importer, à distribuer et à vendre librement des vins et des alcools au Québec, venant faire concurrence à la SAQ. 
Les premiers gagnants d'un tel système seraient les consommateurs. Selon mes estimations, la concurrence amènerait une diminution des prix d'au moins 30 %. Notons que la marge bénéficiaire brute de la SAQ s'élève à 145 % en moyenne! 
De plus, autant la vérificatrice générale que nos études démontrent que la SAQ ne profite pas de sa puissance d'achat et paie des prix de gros trop élevés auprès des producteurs. Il y a donc de la place pour des baisses de prix sans nécessairement réduire les revenus du gouvernement.
De plus, chaque caviste voudra se distinguer en offrant des produits différents de la SAQ, augmentant la diversité disponible au Québec. Malgré l'apparence d'un large choix, il existe des milliers de bons produits non accessibles au Québec, désolant un grand nombre d'amateurs. On briserait ce goulot d'étranglement frustrant que représente la SAQ pour la diversité. 
Au-delà de l'aspect commercial, le caviste choisit son métier souvent par passion qu'il saura transmettre et partager avec ses clients. Leur enthousiasme et leurs fortes connaissances devraient contribuer à soutenir le marché des vins et alcools de qualité au Québec, la SAQ en profitant en fin de compte. 
Pour vous donner une idée du plaisir de fréquenter ces établissements, nous avons réalisé ces petites vidéos ludiques que l'on peut voir sur le site: leplaisirdescavistes.ca.
Par exemple, les cavistes sauront convaincre les consommateurs de profiter de la baisse des prix pour découvrir des produits plus intéressants, plus originaux, ou plus typiques que les gros «blockbusters» ennuyeux que nous propose trop souvent la SAQ. On maintient ainsi les revenus de taxe malgré les baisses de prix. 
Grâce aux forces de la concurrence, ce réseau de cavistes permettrait donc d'offrir aux consommateurs québécois une plus large diversité de vins et d'alcools, à des prix plus abordables et de bénéficier d'un service à la clientèle dynamique et plus personnalisé.
Je fais ainsi la proposition suivante: pourquoi ne pas essayer, dans un premier temps, un petit projet pilote permettant l'ouverture de 5 à 8 petits cavistes indépendants? Le gouvernement sélectionnerait les concepts apportant le plus de valeur ajoutée aux consommateurs, en termes d'originalité, mais aussi de localisation - pas seulement Montréal et Québec. 
C'est exactement de cette façon que la Ville de Montréal a procédé pour réintroduire les camions de cuisine de rue. Elle avait d'abord débuté l'initiative à titre de projet pilote, par l'ouverture d'un petit nombre de camions. Pour éviter la multiplication des traditionnelles baraques à frites et à hot dogs, le choix s'est effectué sur la base de l'originalité du concept de bouffe. Et c'est aujourd'hui un franc succès: la ville n'a jamais eu autant de diversité gastronomique dans ses rues!
Dans un tel système, le monopole tirerait son épingle du jeu grâce à sa puissance commerciale, son image de marque et sa présence partout sur le territoire québécois. Avec la concurrence de seulement 5 à 8 petits cavistes indépendants face à un réseau de 400 succursales de la SAQ, les conséquences financières pour le gouvernement seraient insignifiantes! 
Le maintien de la SAQ dans ce système permet de conserver les avantages de sa puissance d'achat en économie d'échelle et une diversité de produits dans toutes les régions du Québec. 
Pas besoin ici de privatiser la SAQ. Il s'agit simplement de mettre un peu de concurrence. La privatisation, c'est-à-dire la vente en tout ou en partie de la SAQ, société publique, à des intérêts privés, ne résout pas le problème. Car c'est la concurrence qui fait baisser les prix, qui stimule la diversité et encourage une plus grande efficience. 
Et pour s'assurer de maintenir les revenus du gouvernement, il y a la taxation. Au-delà du débat sur la SAQ, c'est tout le système de taxation qu'il faut revoir au Québec. En plus de la TPS, la TVQ, une taxe d'accise et une taxe spécifique sur l'alcool, la SAQ vient se chercher une marge brute de 145 %. N'est pas un peu excessif? Une taxe sur la malbouffe ou sur des produits polluants tels que les bateaux à moteur et les véhicules tout-terrain, etc., pourtant beaucoup plus coûteux (donc luxueux?) que le vin, ne serait pas moins justifiée.