Quel avenir pour les athées du Québec?

Au Québec, on déclenche beaucoup de bruit quand on prononce le mot «laïcité». Ou, ces mois-ci, «cours d'éthique et de culture religieuse».
Ou encore, en cette année du 375e anniversaire de Montréal, le catholicisme ayant fait partie intégrante de son histoire, le mot «religion». Chaque fois, c'est la cacophonie. De tous les côtés jaillissent des cris. Il n'y a rien à comprendre.
Mais, si l'on prête une oreille patiente, le bruit devient un son: il prend un sens. C'est un bruit organisé, cohérent, analysé par l'esprit. Ce que disent les athées ou les croyants n'est pas fou; il vaut la peine de les écouter. Ils ont quelque chose d'intelligent à dire.
J'espère que, cette année, on y arrivera davantage. Et, si je rêve, j'espère que tous les sons feront, dans les années à venir, un ensemble de sons complexes, superposés, harmonieux: ce sera une musique... Mais cela ne peut se faire que par des compositeurs comme Mozart qui, lorsqu'il composait une pièce, disait: «Je cherche des notes qui s'aiment.»
Pour ma part, j'essaie de comprendre ce que disent les athées. Cela ne va pas de soi. Il me faut faire taire ce qu'on m'a dit d'eux quand j'étais jeune. Les athées - qu'ils me pardonnent - étaient soit fous, soit immoraux. Un constat gravé dans mon inconscient. Évidemment, je n'en suis plus là depuis longtemps. Je compte plusieurs athées parmi mes amis, et jamais je n'ai tenté de les ouvrir à la foi.
Ce que j'entends de la part des athées du Québec réveille des clivages que je croyais en voie d'extinction. Ils durcissent les différences entre eux et nous, croyants et croyantes, au point de devenir des ennemis de la religion. 
Depuis le milieu du siècle dernier, les critiques de la religion, surtout catholique, ne cessaient de nous tomber dessus, mais c'était de la pluie. Maintenant ce sont des grêlons. 
Mais je m'empresse de leur dire que nous les aimons, parce que Jésus nous a demandé de le faire (Matthieu 5, 44). Comment y arriver? François Varillon a tracé la voie: «J'ai tellement prié pour mon frère ennemi que je commence à l'aimer.»
Pourquoi encore aimer nos ennemis? Ils nous rendent service. Le mot de l'écrivain grec Plutarque prend ici beaucoup d'actualité: «Nos ennemis ont leur utilité. Ils nous montrent nos défauts, ils nous disent nos vérités. Ce sont des maîtres que l'on ne paie pas cher.» Si la religion devenait un jour substantiellement meilleure, ce sera moins à cause de nous qu'à cause de ceux qui sont contre nous.
Pourquoi enfin les aimer? Augustin répondrait: «L'Église compte des enfants parmi ses ennemis et des ennemis parmi ses enfants.» Aimant tous ses enfants sans exception, l'Église ne prend pas le risque de ne pas aimer ses ennemis. 
Nous avons de l'amour pour nos ennemis, mais cet amour est mêlé de perplexité. Les intellectuels du Québec veulent libérer de, et non pas pour. Ils veulent libérer les gens du pays de la religion, mais pourquoi? En vue de quel avantage, de quel bien? Ils ne nous le disent pas clairement.
Cette situation me rappelle la scène d'une femme qui a rencontré à Paris le célèbre docteur Albert Schweitzer (1875-1965), qui y était de passage. Elle l'a prié d'aller travailler avec lui dans son hôpital. Il lui a demandé: «Pourquoi? - Parce que je ne peux plus vivre à Paris, que je déteste. - Madame, on ne part pas contre, mais pour.» Et il l'a laissé à Paris; il est parti sans elle.
Pour les intellectuels et les artistes du Québec, être athée est assurément très bien vu. Et l'être, c'est être contre la religion, telle cette femme, contre Paris. Mais je me demande pour combien de temps encore ces athées du Québec seront du voyage quand le Québec repartira vers de nouveaux horizons. 
Gérard Marier, prêtre
Victoriaville