Selon l’auteur, la firme SNC-Lavalin n’est plus le fleuron qu’elle a jadis été.

Pyrrhotite: les coûts des occasions manquées de SNC-Lavalin

Il y a cinq ans, dans ces mêmes pages, j’écrivais un texte qui mentionnait que SNC-Lavalin avait saboté une occasion en or de reprendre son statut de fleuron en négligeant un principe de base en gestion des opérations; soit le système PESTEL. Ce principe de gestion élémentaire stipule qu’une société ne peut escompter avoir du succès à moyen long terme en négligeant des aspects précis de son environnement. C’est-à-dire qu’une entreprise se doit d’interagir de manière efficiente et positive dans l’environnement politique, économique, sociodémographique, technologique, écologique et légal.

À ce moment, malgré un jugement accablant, l’ancien fleuron venait d’interjeter appel du verdict qui le tenait responsable à 70% de la crise de la pyrrhotite en Mauricie. Faut-il le rappeler, il s’agit de la pire catastrophe de vice de construction de l’histoire du Canada: plus de 1 milliard de dommages avec au-delà de 4000 fondations de maisons à refaire à un coût moyen d’environ 180 000 $. Cela sans compter les innombrables bâtiments publics atteints ainsi que des ouvrages commerciaux.

Depuis cinq ans, j’ai eu deux enfants, réorienté ma carrière, terminé un deuxième baccalauréat, déménagé et passé de multiples nuits blanches à rêver à récupérer mes pertes! Comme jeune père de famille, la pression financière est importante.

De son côté, au cours de la même période, SNC-Lavalin a vu quelques-uns de ces anciens hauts dirigeants être reconnus coupables de gestes criminels. Le cours de son action est passé de 57 à 17 $. La firme est même au cœur d’une crise politique fédérale et la Caisse de dépôt, son principal actionnaire, a clairement démontré son exaspération devant sa situation précaire.

Par ailleurs, cette histoire étant aussi juridique, le verdict du procès en appel n’est toujours pas connu plus d’un an après la fin de ce dernier et plus de cinq ans après la fin du procès en première instance! Qui plus est, cette démarche ne concerne que les 800 premières victimes. Les autres, dit de la 2e vague, doivent attendre la fin de la première démarche. Question de complexifier l’affaire, et d’allonger les délais, ce deuxième procès ne pourra avoir lieu avant la fin d’une bataille juridique entre Lafarge et SNC-Lavalin, qui se disputent la responsabilité sur certains aspects de la crise.

Pour nous, l’arrêt Jordan n’est d’aucune aide. Toutefois, il ne représente pas une menace de ne pas obtenir justice non plus. Cependant, dans l’intervalle, j’ai bien peur qu’il ne faille nous adresser à l’Académie française afin de faire valider l’expression: Être Claude Robinsonisé. (En tout respect pour M. Robinson, une inspiration.)

Devant de récents résultats trimestriels encore décevants, le président par intérim de la firme a annoncé un plan de redressement… sur cinq ans.

Il y a plus de 4000 familles qui connaissent déjà l’incertitude financière depuis près d’une décennie à cause de la pyrrhotite. Je souhaite vivement que les familles des milliers d’employés de SNC-Lavalin n’aient pas à vivre pareille incertitude. Malgré le faible taux de chômage, ce serait une erreur de penser que le démantèlement de la firme ne créerait pas de victimes collatérales qui n’y sont pour rien dans les déboires de leur employeur.

En bref, j’aimerais grandement pouvoir expliquer un jour à mes filles que la justice est accessible et capable de s’imposer en moins de vingt ans. Qu’une multinationale, jadis fleuron et dans laquelle une partie de leur retraite est investie, est capable de mettre en œuvre un principe de gestion élémentaire. Mais surtout, qu’il est possible de trouver une issue positive au bénéfice des contribuables, des actionnaires, des employés et des victimes de la pyrrhotite.

Marc-Olivier Gagné

Victime de la pyrrhotite

Québec