Les critiques récentes et la censure dramatique des pièces SLAV (notre photo) et Kanata ont fait remonter à l’avant-plan le concept «d’appropriation culturelle». Mais l’auteur de ce texte rappelle que depuis des siècles, les emprunts et les réflexions partagées entre les différentes cultures ont été source de créativité, d’inspiration et d’enrichissements continuels.

Oui à l’appropriation culturelle!

N’en déplaise à tous ceux et celles qui voudraient se cantonner dans leurs petites boîtes identitaires, je revendique haut et fort le droit à ce que plusieurs nomment «l’appropriation culturelle». Cela s’appelle en fait de la compassion, de la sensibilité à l’égard de la diversité des expériences humaines, de l’ouverture d’esprit face à l’altérité qui nous définit, bref, cela s’appelle de l’humanisme. L’appropriation culturelle permet un enrichissement global de l’être humain parce que ça nous ouvre sur «quelque chose d’autre» que soi-même. Ça nous ouvre à la connaissance et à la compréhension de quelqu’un d’autre que soi.

Les critiques récentes et la censure dramatique des pièces SLAV et Kanata ont fait remonter à l’avant-plan le concept «d’appropriation culturelle». À écouter le discours de certains puristes qui se sont exprimés sur la place publique, on en ressort malheureusement avec l’impression que (pour eux) seul un noir peut parler des noirs, seul un indien peut parler des indiens…

Depuis l’aube de l’humanité, les emprunts et les réflexions partagées entre les différentes cultures ont été source de créativité, d’inspiration et d’enrichissements continuels.

Personne ne songerait à critiquer les Boliviens parce qu’ils se sont «approprié» un chapeau melon européen pour en faire un élément de leur costume national.

Oserait-on aller jusqu’à condamner Picasso, dont la période africaine de 1907 à 1909, inspirée de masques africains, a été l’un des points crucial dans l’émergence du cubisme et de la peinture moderne?

Est-ce que nous devrons un jour cesser de manger des croissants à cause de leur symbolisme historique négatif à l’endroit des Turcs, qui leur rappellerait une importante défaite militaire du 17e siècle?

Il y eut certes des abus, voire des erreurs et des caricatures à travers l’histoire, à commencer par Montesquieu avec ses «Lettres persanes» qui n’avaient de «persan» que le titre, ou encore Hergé, dont les premiers albums de Tintin témoignaient d’une méconnaissance grossière à l’égard des peuples d’Afrique et d’Amérique. Mais après avoir reçu des critiques sur ses premiers albums, l’auteur a choisi d’investir dans la recherche pour mieux comprendre certaines réalités historiques et culturelles des peuples visités par le héros de ses BD, et il a ensuite continué à créer tout en exprimant son humanisme et son ouverture sur le monde…

Depuis quelques années, on assiste à une montée fulgurante des intégrismes et des mouvements identitaires, partout sur la planète, reflétant un malaise généralisé face aux dérives de la mondialisation et à l’instabilité croissante du modèle économique actuel, qui vampirise les ressources naturelles, déstabilise les écosystèmes et contribue à l’asservissement des individus et des collectivités.

Les mouvements identitaires du 21e siècle sont tous sur la défensive face à un ennemi imaginaire. Qu’ils viennent de la droite extrême ou de la gauche, qu’ils viennent des minorités ou des majorités, ils sont tous aussi dangereux les uns que les autres parce qu’ils veulent enfermer les individus dans des catégories stéréotypées de plus en plus hermétiques.

Les puristes défenseurs de «l’identité ethnique» se trompent de cible. À force de lutter contre le racisme, ils deviennent eux-mêmes racistes. Ils tiennent le même discours que les suprémacistes blancs et les autres idiots néonazis qui voudraient enfermer les groupes ethniques dans des ghettos peuplés de «traditions ancestrales» entourées de clôtures infranchissables.

Oui, le racisme existe bel et bien. Certains peuvent subir ses effets quotidiennement et personne n’y est à l’abri. Mais, le racisme est surtout une «croyance» et une manière de se percevoir face à autrui. Pour le combattre, il faut certes agir, mais il faut d’abord cesser d’y croire.

Je refuse que nous vivions tous enfermés dans nos petites «boîtes identitaires»: les noirs avec les noirs, les blancs avec les blancs, les Chinois, les Juifs, les Musulmans, les Québécois, les Cris, les Maoris, les Celtes… Je refuse de croire à ces prisons raciales, ethniques et culturelles, entourées de murailles invisibles qui ne font que contribuer à nous isoler davantage les uns des autres. Je refuse de taire mon désir de connaître et comprendre la diversité des expériences humaines, et jamais je n’accepterai l’argument disant que celui qui vient de «l’extérieur» ne peut pas vraiment parler, ne peut pas utiliser les symboles d’une culture différente de la sienne et ne peut pas vraiment comprendre ce qu’il en fait.

L’appropriation culturelle est la seule chose qui permette une véritable remise en question et un dépassement de soi.

Carl Déry

Trois-Rivières