Où sont passés les anglophones et l'industrie textile?

«Nulle part au monde ne trouvons-nous d'aussi bonnes conditions ouvrières que dans la province de Québec, tout spécialement dans la région de la Shawinigan Water and Power Company. Il serait difficile de trouver un peuple plus heureux et satisfait sur terre. Le sentiment de satisfaction du peuple canadien-français constitue un élément très important pour les employeurs de cette région; cette valeur humaine étant directement attribuable à la direction sage et avisée de leurs pères confesseurs, les prêtres catholiques. Dans cette région, pendant des siècles, le premier principe de la religion des habitants a voulu que l'on soit heureux de son sort. Les syndicats locaux font des demandes modérées... De plus, la dimension proverbiale de la famille canadienne-française constitue un facteur d'importance dans la disponibilité de la main-d'oeuvre. Puisque tous doivent se nourrir, tous doivent travailler et les manufactures disposent ainsi d'une main-d'oeuvre féminine et masculine à portée de la main; et, puisque tous doivent travailler, les salaires demandés sont extrêmement bas» (Prospectus de la Shawinigan Water and Power Company, 1930).
Les historiens John Dickenson et Brian Young, dans leur Brève histoire socioéconomique du Québec, résumaient la situation en Mauricie, à l'époque, de la manière suivante: «Tandis que les francophones fournissaient une main d'oeuvre bon marché, les travailleurs spécialisés, les cadres d'entreprises et les professionnels étaient recrutés en Angleterre et dans la communauté anglophone. En 1911, 6,5 % de la population de Shawinigan était anglophone, pourcentage bien supérieur aux autres collectivités de la Mauricie. 
Divers événements vont venir perturber cette situation et contribuer au déclin de la communauté anglophone au fil du siècle. D'une part, la nationalisation de l'électricité portera un coup fatal à la tête de proue du pouvoir économique et financier de cette communauté («Après 60 ans d'existence en anglais seulement, la Shawinigan Water and Power Company a même francisé son nom dans un ultime effort pour éviter le pire. Ses dirigeants ont agité, en vain et en anglais seulement, l'épouvantail du socialisme. C'était trop tard.» Hélène Baril, La Presse, 1er mai 2013). Rappelons que dès 1963, 80 % des ingénieurs d'Hydro-Québec sont francophones. Ces derniers vont rapidement remplacer les travailleurs spécialisés et les cadres anglophones dans le domaine de l'hydro-électricité au Québec. D'ailleurs, le Québec français avait reçu comme une gifle, l'année précédente, les déclarations de Donald Gordon, président du Canadien National (alors compagnie publique), devant un comité parlementaire, en réponse à la question d'un député québécois dubitatif sur l'absence de Canadiens français parmi les 17 vice-présidents: «Aussi longtemps que je serai président du Canadien National, personne ne sera nommé vice-président du CN parce qu'il est un Canadien français».
Mais la prise en charge des francophones par eux-mêmes à travers la création d'Hydro-Québec et d'institutions financières dépendantes de l'État québécois (notamment la Caisse de dépôt en 1962) n'est pas le seul facteur à avoir nui à la communauté anglophone de Shawinigan. La prospérité nouvelle a contribué à la délocalisation progressive du secteur secondaire (textile et chaussure) vers l'Asie, où les «conditions ouvrières» étaient bien meilleures. Les Grand'Mere Shoe, Empire Shirt, Grand'Mere Knitting, Textile Weaver devaient inévitablement fermés. Les anglophones qui avaient accès à tout un univers de possibilité à l'extérieur du Québec, par la langue et par la culture, sont partis en grand nombre. 
Certains accusent parfois les francophones de mépris et d'injustice envers ceux-ci pour expliquer leur départ. C'est un outrage et une façon de rappeler les premiers à leur passé de porteur d'eau. Mais il y a de l'espoir, dans le textile notamment, bien que l'époque des produits à faible valeur ajouté soit terminée. En 2013, la ministre péquiste Élaine Zakaïb annonçait la participation du gouvernement dans les matériaux souples avancés, donnant un coup de pouce à une entreprise prometteuses de Saint-Tite, la Coopérative Monark. C'est un exemple, mais on devrait en tirer la conviction que nous sommes capable d'être plus que des porteurs d'eau! Merci aux nationalistes québécois!
Simon Couillard
Doctorant en études québécoises, UQTR
Trois-Rivières