Yves Duhaime, ex-ministre péquiste sous le gouvernement de René Lévesque.
Yves Duhaime, ex-ministre péquiste sous le gouvernement de René Lévesque.

Octobre 70: l’oubli et le pardon impossibles

Carrefour des lecteurs
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Le Nouvelliste
OPINIONS / Chaque octobre est devenu au fil des ans un cap difficile à franchir. Au lieu de partir pour la chasse le cœur tranquille, avec la hâte de me retrouver en forêt, dans le calme des montagnes et près des lacs de la fabuleuse Mauricie et de sa rivière, je revis ce drame que je ne peux ni effacer ni oublier: la crise d’octobre.

Cinquante ans plus tard, je ne peux pardonner à ceux qui nous ont gouvernés durant cette crise, semant la peur et l’outrage chez des centaines sinon des milliers d’hommes, de femmes, leurs enfants et leurs amis. Le gouvernement Trudeau a pris la pire décision pour retrouver vivants James Richard Cross et le ministre Pierre Laporte: déclarer l’état «d’insurrection appréhendée» au Québec, et le soumettre à la Loi sur les mesures de guerre, le 16 octobre, le lendemain de l’arrivée massive à Montréal de contingents de soldats.

Soyons clairs, l’enlèvement de James Richard Cross et surtout l’enlèvement et l’assassinat du ministre Pierre Laporte sont des gestes criminels, inqualifiables, condamnables et parfaitement injustifiables dans une démocratie vivante au Québec.

René Lévesque fut un des premiers à condamner très clairement ces criminels du FLQ en disant entre autres «qu’ils nuisaient à la cause qu’ils prétendaient faire avancer». Ce fut sans équivoque! Mais pourtant, le gouvernement fédéral affirme qu’un «gouvernement insurrectionnel provisoire» est déjà mis en place au Québec, et serait dirigé par Claude Ryan, René Lévesque et Jacques Parizeau. Rien de moins! Quelle horreur! Quel mensonge éhonté!

Le premier ministre Trudeau, professeur de droit à l’Université de Montréal, enseignait quelques années auparavant les libertés civiles, et maintenant il envoyait son armée, non pas cent soldats, ni mille, mais 12 500 hommes, appuyés par des blindés; ils prendront le contrôle de tous les corps de police du Québec, pour mater «une insurrection appréhendée» qui n’existait pas, et n’a jamais existé! Pierre Elliot Trudeau le savait très bien, mais il a mûrement réfléchi et décidé de se servir de cette crise pour tenter de détruire le Parti québécois, ce nouveau parti souverainiste qui pourrait menacer ses rêves et ses illusions d’un grand Canada bilingue et multiculturel.

C’est ainsi que toutes les libertés civiles sont suspendues dans la nuit du 16 au 17 octobre et que des arrestations et perquisitions sans mandat sont exécutées à Montréal surtout, et ailleurs en régions: 497 personnes sont arrêtées, emprisonnées, presque toutes jamais accusées, mais coupables d’appuyer la souveraineté du Québec.

Ceux et celles qui ont le courage de dénoncer cette infamie que constitue la Loi des mesures de guerre, déclarée en temps de paix pour la 1re fois au Canada, sont considérés par le gouvernement Trudeau comme sympathisants du Front de libération du Québec (FLQ), et ainsi le mélange et l’amalgame sont vite fait chez plusieurs! On parle alors de PQ-FLQ: je l’ai entendu des dizaines de fois dans ma ville et dans mon comté de Saint-Maurice.

J’ai intimement et douloureusement vécu cette période, surtout après le meurtre odieux du ministre Pierre Laporte que je ne connaissais pas mais que j’avais souvent lu dans le Devoir et que je respectais. Hors Montréal, Shawinigan, ville pourtant calme, fut un des endroits où des perquisitions et une arrestation sans mandat ont eu lieu dans la nuit du 16 au 17 octobre, alors que personne ne savait encore que la Loi sur les mesures de guerre avait été proclamée quelques heures plus tôt. Trois membres de mon organisation d’avril 1970 en ont été victimes. Mon bras droit de l’époque, avocat et conseiller juridique de la Centrale des syndicats nationaux (CSN), Me Gilles Plante, futur juge de la Cour du Québec, a subi une perquisition en même temps qu’Yvon Leclerc, fier militant du PQ, mon attaché de presse. Enfin, un ami proche, Gilles Toupin, mon trésorier et chargé du budget de la campagne électorale, fut arrêté et emprisonné pendant dix jours, sans pouvoir communiquer avec quiconque, incluant sa femme et son avocat que j’étais. Quand enfin permission me fut accordée de le rencontrer à la prison de Parthenais, je fus d’abord fouillé les mains en l’air par des gardiens et soldats, les poches et goussets vidés, et finalement conduit à travers un corridor de cellules remplies, escorté par un jeune lance-caporal tenant en bandoulière une mitraillette. Ce fut un moment profondément choquant et révoltant!

Avec le recul du temps, je suis convaincu que P.E. Trudeau était bien décidé à aller plus loin et faire arrêter tous les candidats du PQ à l’élection de 1970, députés comme non-élus. Robert Burns, alors député et leader parlementaire du PQ à l’Assemblée nationale, m’avait averti de cette possibilité quelques jours plus tôt. J’étais probablement sur une liste, la «Security List». Pourquoi mon local de campagne avait-il été mis sous écoute électronique en avril 1970 pendant l’élection? À la demande de qui? Pourquoi mes amis furent-ils perquisitionnés, et l’un deux mis sous les verrous pendant près de deux longues semaines? Pourquoi traiter trois honnêtes citoyens comme des criminels?

Pendant cette période trouble, René Lévesque fit plusieurs interventions publiques dont l’une en compagnie d’une brochette de personnalités connues, entres autres Claude Ryan alors directeur du journal Le Devoir, Louis Laberge, président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Alfred Rouleau, président du Mouvement Desjardins. Tous demandaient à P.E. Trudeau de se calmer, de tenter de négocier une sortie de crise, et de cesser les perquisitions (on parlait de dizaine de milliers). Mais rien n’y fit. Cet appel résonna comme un cri dans le désert et le mensonge se poursuivit. Jean Marchand, pour exemple, ex-patron de la CSN , mais alors ministre dans le gouvernement Trudeau, annonce aux médias qu’une cache de dynamite et d’explosifs vient d’être découverte à Montréal, en quantité suffisante pour faire sauter le centre-ville. C’était archifaux, mais l’effet panique était là chez une bonne partie de la population.

Nous avons vécu les jours les plus sombres de notre histoire récente: deux enlèvements, un assassinat, la Loi des mesures de guerre en temps de paix, des centaines d’arrestations et d’emprisonnements, des milliers de perquisitions, les mensonges et le cynisme de nos gouvernants. Ce petit groupe de révolutionnaires, devenus criminels et meurtriers, doit être condamné sans aucune réserve. Et ceux qui, en toute intelligence, ont voulu faire porter au Parti québécois, sinon une complicité ou une sympathie envers le FLQ, si minime soit-elle, doivent être dénoncés.

Cette crise d’octobre m’a fait comprendre pour longtemps qu’en politique il y a des adversaires et des ennemis. Les coups des adversaires parfois très durs, difficiles à supporter que le temps adoucit et permet d’effacer, et finissent par s’oublier. Mais pour les ennemis: lorsque l’État fédéral invente une insurrection et tente de vous associer injustement à un mouvement de révolutionnaires terroristes, emprisonne sans cause vos amis et collaborateurs, l’oubli et le pardon sont impossibles, même après cinquante ans. La mémoire n’effacera jamais, jamais, ces horreurs, ces mensonges et ces brutalités d’octobre 70. Des excuses de quiconque, surtout de l’héritier Trudeau, n’y changeront rien. Ceux et celles qui ont vécu ces évènements en resteront marqués pour la vie.

Yves L.Duhaime
Shawinigan
Ex-ministre, gouvernement de René Lévesque