Un gâteau aux fruits

Noël 1978

Récit de Martin Lemay (2 de 5)
Une histoire pour voyager dans le temps et pour se remémorer avec nostalgie et plaisir la fin des années 1970.
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24 décembre
Il flotte une odeur d'agneau dans la maison. Ma mère est dans la salle de bain et tente de se friser avec ses rouleaux chauffants. Avec ça sur la tête, elle ressemble à Mme Pointu dans Les Oraliens. Mon père, impassible, lit la grosse presse sur la table de la cuisine.
- «J'serai jamais prête avant la messe... Martin, envoye dans la douche! J'ai sorti ton linge sur ton lit... Soeur Biron veut que tu chantes le Gloire à Dieu. Le p'tit St-Laurent a mal à la gorge... Il faut que tu sois là à six heures et vingt pour la pratique». Je chante dans la chorale d'enfants de la paroisse depuis 4 ans. Ça ne me stresse pas trop et c'est même un honneur de remplacer Robert St-Laurent, la vedette de la chorale, c'est comme si j'avais été promu sur le premier trio...
- «Léon, pile les patates et met la table» 
- «La sauce je peux-tu la faire réchauffer dans le micro-ondes?»
- «Non! Mets-la sur le poêle on n'est pas si pressé que ça. Je n'aime pas ça le faire fonctionner quand j'ne suis pas dans la cuisine et puis, ça va l'user pour rien... et puis les ondes c'est pas bon pour les enfants...»
Comme une générale, ma mère dirige la mission Noël sans sortir de la salle de bain. Elle porte sa jupe noire sa blouse blanche et son Chanel n° 5 des grands soirs. Pas le temps de relaxer il faut souper et se mettre beaux pour la messe. Comme je vais chanter en avant, en solo comme on dit, ma mère veut mettre un peu d'ordre dans ma généreuse chevelure. Elle me coiffe comme Dick Rivers à grands coups de séchoir. J'ai vraiment fière allure dans mon col roulé «juste au corps» rouge et mes pantalons en velours bleus..., on dirait le p'tit Simard. Le souper de Noël se passe rapidement, l'agneau est parfait avec la petite gelée verte. Comme c'est un souper spécial, mon frère et moi on a droit à un verre de Ginger Ale en soupant. Rendu au dessert nous salivons à l'idée de manger la superbe bûche au chocolat qui trône sur le comptoir. Pas question! C'est pour le réveillon. 
- «Il y a du gâteau aux fruits sous la cloche», dit ma mère à bout de nerfs en allant enlever ses rouleaux de la torture.
- «Léon, sors le fruit que j'ai acheté au Steinberg pour goûter. C'est nouveau, c'est un kiwi... il paraît que ça goûte les fraises». On va manger ça avec le gâteau... 
Le kiwi n'a pas fait l'unanimité, mon père trouve ça trop vert, mon frère trop poilu et moi bien... trop petit! Pour le prix d'un kiwi, on aurait pu avoir un gros casseau de fraises qui goûte... les fraises! Ça pognera pas... 99 cents pour un fruit suret gros comme un oeuf...
À 11 ans, du gâteau aux fruits ce n'est pas un dessert, c'est une punition. Par chance, mon père a rapporté du bureau une grosse boîte de Turtles... ça, c'est un dessert! À 6 h 10 il faut déjà partir, il fait beau, je pars à pied. Arrivé à l'église, la sacristie bourdonne d'activités. La soeur Biron prépare son curé pour la messe...
- «Non Florent, tu ne peux pas mettre cette soutane-là elle est trop ordinaire...» Le curé rougeaud obéit sans questionner et revêt sa soutane des grands jours.
- «Martin, tu chantes le Gloire à Dieu... on fait le même que samedi passé... allez vous asseoir on va répéter  avec l'orgue». 
Tout le monde est là. Les filles ont leur plus belle robe et des collants neufs. Les gars ont tous l'air d'avoir magasiné à la même place, au festival du corduroy! Il y a des poinsettias sur l'autel et la lumière est tamisée. On oublie presque qu'on est dans le gymnase de l'école Jacques-Buteux. La messe se passe bien, mais il fait très chaud. C'est bondé de monde, il y a des gens debout au fond de la salle. Nous de la chorale, avons le privilège d'avoir une place assise réservée et un vestiaire. Une grosse dame dans la première rangée semble nous envier un peu, emmitouflée dans son castor rasé tout droit sorti du garde-robe de cèdre. D'ailleurs, une vague odeur de boule à mites et d'Aqua Velva flotte dans l'air. La dame est rouge comme une boule de Noël, mais n'ose pas se dévêtir... pourvu qu'elle résiste, j'imagine le désastre s'il fallait qu'elle s'effondre... La messe est terminée.
De retour à la maison, c'est enfin le moment de relaxer un peu avant le deuxième acte de ce Noël 1978.
(Suite à lire jeudi)