Musulmans et non-musulmans: fraternité possible

Lettre à M. Nabil Warda, promoteur d'un quartier musulman sur la rive sud de Montréal.
M. Warda, je ne veux pas, par la présente, lutter contre votre projet, je veux plutôt militer pour une plus grande fraternité d'idées et de valeurs entre vous et moi.
Par sa nature même, votre projet de quartier résidentiel pour musulmans m'oblige à réfléchir sur les valeurs d'entraide et de solidarité qui me tiennent à coeur et qui, je crois, tiennent aussi à coeur à de nombreux Québécois de toutes origines.
Le principe économique coranique de prêt sans intérêt est un grand principe humaniste de fraternité et de solidarité que j'aimerais voir se répandre dans notre société.
Dans cette perspective de solidarité, pourquoi ne pas faire simplement de votre projet un projet humaniste et inclusif?
M. Warda, c'est délibérément que je ne vous sers pas l'argument des outils législatifs ou ministériels susceptibles d'arrêter votre projet, les autorités provinciales ayant déjà pris une position que j'approuve comme citoyenne. J'aimerais plutôt que nous réfléchissions ensemble sur notre fraternité commune.
Je crois qu'il nous incombe à vous comme à moi une responsabilité et un but communs de créer une société québécoise qui réunit ceux qui croient au ciel, ceux qui croient à tel ou tel ciel et ceux qui ne croient pas. 
À mon avis, votre projet de quartier musulman qui, sans l'ombre d'un doute, tire son origine de bonnes intentions, vient faire un accroc important dans l'atteinte de ce but commun.
Comme dit le Coran, la ikrâha fi Din: «Il n'y a pas de contrainte en religion! Le seul véritable maître est intérieur.» Votre projet suggère tristement que vous présumez que les Québécois non-musulmans ne pourraient être inspirés par leur maître intérieur. 
Dans son vibrant Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar, philosophe musulman, nous appelle en tant qu'humains à oeuvrer maintenant et tous ensemble à quelque chose de très simple, de très beau et de très difficile à la fois, la fraternité humaine dans la Cité. La fraternité tout court, et pas seulement la fraternité de telle appartenance raciale ou de telle religion.
Dans un élan de confiance fraternelle, je suppose volontiers que vos intentions sont bonnes et que, selon vos propres paroles, elles ne visent qu'à permettre à des gens d'accéder plus facilement à des propriétés selon les codes économiques coraniques.
En revanche, ma solidarité bien fraternelle se trouble lorsque vous affirmez de façon absolue et totale: «Je ne veux pas une communauté où on va avoir des gens saouls qui conduisent et qui tuent des gens. Dans l'islam, l'alcool est interdit. Mais je n'ai pas l'intention d'imposer mes valeurs!»
Vous savez, monsieur, que beaucoup de Québécois vivent dans des quartiers non musulmans et n'ont jamais vu des gens saouls qui conduisent et tuent des gens.
Ma solidarité fraternelle se trouble encore lorsque vous dites, répondant à Michèle Ouimet de La Presse que vous invitez à la réunion d'information, - ouverte, mentionnez-vous, à tout public intéressé - : «...tant que vous enlevez vos souliers, que vous avez la tête couverte et pas de manches courtes.» La soumettre à de telles contraintes n'est certainement pas un signe d'ouverture fraternelle.
M. Warda, ensemble, délestons-nous du caractère totalitaire des préceptes religieux. Méfions-nous du tout ou rien! Car, comme le dit le philosophe Paul Ricoeur, il n'y a qu'un pas entre le total et le totalitaire.
Créons ensemble du commun, c'est-à-dire des valeurs partageables entre frères humains. Pour vous, comme pour moi, c'est très difficile, car cette quête est très récente dans l'histoire de notre humanité. Tout est à construire. Pourquoi ne le ferions-nous pas ensemble comme des frères dans la Cité?
Jocelyne Harnois
Trois-Rivières