Dans certains pays, l’opération de dénonciation des agresseurs sexuels s’est avérée plus radicale qu’ailleurs, comme en témoigne l’expression française qui en est née: «Balance ton porc!».

#MeToo: attention au retour du balancier

Regard sur 2018 avec François Vigeant

Deux mille dix-huit aura été l’année de l’explosion du mouvement #MeToo.

Longtemps harcelées, et même agressées sexuellement dans le silence complice de la société, des femmes de partout ont décidé de dénoncer leurs agresseurs publiquement.

Il faut admettre que dans certains pays, l’opération s’est avérée plus radicale qu’ailleurs, comme en témoigne l’expression française qui en est née: «Balance ton porc!».

Le mouvement #MeToo apparaissait comme un contrepoids utile et justifié, à des décennies d’une oppression silencieuse des femmes.

Comme c’est souvent le cas, le retour du balancier s’est effectué avec un tel enthousiasme, qu’il n’était pas de bon goût d’en critiquer l’intensité.

Nul n’était tenté non plus de s’interroger tout haut sur la pertinence de condamner les accusés, avant même qu’une chance leur soit donnée de présenter une défense.

Si quelqu’un s’aventurait à invoquer une quelconque retenue, la répartie était simple: «Une victime d’agression sexuelle ne peut pas inventer son agression».

Et voilà. Fin de la discussion. Si l’accusé avoue, ça veut dire qu’il est coupable. S’il nie, il est non seulement coupable, mais en plus, il traite la plaignante de menteuse. L’accusé est devant deux choix: il est coupable, ou bien il est coupable.

C’est ça le problème.

Vrai, les familles et les institutions québécoises ont caché pendant des décennies des agressions sexuelles, dont les femmes québécoises, souvent très jeunes, ont eu à souffrir en silence.

Vrai, le soulèvement #MeToo est une manifestation rafraichissante de la maturité de notre peuple contre l’exploitation et les agressions sexuelles.

Vrai, que pour atteindre l’égalité des sexes, il est essentiel de reconnaître l’ampleur des violences sexuelles subies par les femmes, encore récemment dans l’histoire.

Malheureusement, je doute que l’anéantissement des libertés les plus fondamentales de notre société nous amène à un endroit constructif.

Actuellement, on assiste à des dénonciations massives, souvent anonymes, lesquelles n’offrent aucune possibilité de remède pour la personne accusée publiquement.

Et à l’ère des médias sociaux, on ne fait pas dans la dentelle.

Parlez-en au pauvre Gilbert Sicotte. Du jour au lendemain, on lui reproche d’être impoli, et même irrespectueux, dans un travail qu’il effectue depuis presque trente ans. Du jour au lendemain: kaboum! Avant même qu’il ne sache ce qui a pu survenir, il perd son emploi, et fait face à la réprobation sociale.

Emporté avec l’eau du bain.

Vous vous rappellerez peut-être de Jian Ghomeshi, animateur vedette de la CBC. Des accusations portées rapidement, un procès mal ficelé et soudainement, la preuve révèle que des victimes voulaient absolument le revoir, et certaines ont même comploté pour le faire condamner.

Un million de dollars de frais de défense plus tard, et une fois sa carrière complètement détruite, Ghomeshi a été acquitté.

Malgré un acquittement retentissent, un long jugement expliquant l’extrême faiblesse de la preuve et l’injustice des accusations portées contre Ghomeshi, il s’en trouve encore pour manifester contre le jugement qui l’a acquitté.

La dénonciation de l’agression sexuelle est devenue l’arme de destruction massive, et il nous faudra beaucoup de maturité comme peuple pour trouver un équilibre entre les droits des plaignantes et ceux des personnes dénoncées.

Les difficiles décisions qui ont dû être prises par le DPCP dans l’affaire Rozon devraient nous faire réfléchir collectivement sur toute la difficulté et toutes les nuances que le traitement d’un tel sujet soulève.

Je vous avoue être perplexe sur le manque grossier de profondeur des réflexions entendues de certains politiciens, qui remettent en doute les décisions du DPCP de ne pas porter certaines plaintes en citant: «Ça passe un mauvais message dans notre société».

LE VIOLENT RETOUR DU BALANCIER

Les victimes de cette méfiance qui fait partie intégrante des relations homme femme en 2018, ne sont pas toujours celles que l’on croit.

À Wall Street, certaines firmes appliquent maintenant ce qui est convenu d’appeler «la règle de Pence». Comme son nom l’indique, la règle a été inventée par le vice-président des États-Unis. Elle consiste à empêcher tout repas où participent seulement un homme et une femme et interdit toute activité entre hommes et femmes où il y a présence de boisson alcoolisée.

Vous savez quoi? Tara Isabella Burton, une activiste américaine des droits des femmes, conteste la légalité d’un tel règlement chez les firmes de Wall Street qui l’ont adopté.

La théorie de Mme Burton est intéressante au niveau juridique.

Selon elle, une telle règle interdisant aux hommes de participer à des cocktails ou à des soupers avec des femmes, empêche ces dernières de compétitionner d’une façon égale aux hommes sur les dossiers majeurs de Wall Street.

L’avocate américaine Joanna L. Grossman a écrit récemment que les règles visant à limiter la participation des hommes à des cocktails où des femmes sont présentes, étaient «clairement illégales et discriminatoires et nuisaient de façon contraire à la loi aux opportunités professionnelles des femmes.»

Le balancier revient tellement violemment que les femmes, aux États-Unis, réclament maintenant le droit inaliénable à la mixité des beuveries pour assurer une juste compétition entre hommes et femmes dans le milieu de la finance où toute forme de transaction qui se respecte se règle autour d’un martini ou d’un canard confit.

Encore une fois, on constate que dans la vie, les erreurs ne s’annulent pas, elles s’additionnent.

À chaque fois que nous cherchons à régler des problèmes complexes avec des solutions faciles, le problème s’accentue au lieu de se résoudre.

Pour 2019, je nous souhaite la grâce de nous adapter aux nouvelles réalités des relations hommes femmes et à utiliser notre meilleur jugement pour y arriver.

Bonne année… dans la mixité!