La députée de Champlain et ministre de la Justice, Sonia LeBel, a pris part il y a quelques semaines au Festival western de Saint-Tite. Lors de l’un des rodéos, elle y a récité la prière du cowboy, un geste que l’auteur de ce texte considère comme allant à l’encontre d’un jugement de la Cour suprême et contrevenant à l’esprit et à la lettre de la Loi sur la laïcité adoptée par son propre gouvernement.

Malgré la loi sur la laïcité, Sonia LeBel récite des prières

L’auteur, Daniel Baril, est vice-président du Mouvement laïque québécois.

OPINIONS / Après l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État, les médias ont souligné avec raison les nombreuses et importantes limites de cette loi notamment en ce qui concerne les exemptions fiscales de toutes sortes consenties aux corporations religieuses, le financement des écoles privées religieuses et le maintien du cours Éthique et culture religieuse à l’école publique.

Comme si ces accrocs à la laïcité ne suffisaient pas, des ministres du gouvernement Legault récitent des prières dans le cadre de leurs fonctions. C’est du moins le cas de Sonia LeBel, députée de Champlain, ministre de la Justice, procureure générale, ministre responsable des Institutions démocratiques, de la Réforme électorale et de l’Accès à l’information et ministre responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne.

Représentante d’un État supposément laïque, la ministre LeBel a en effet récité la fameuse «prière du cowboy» à l’ouverture du Festival western de Saint-Tite le 11 septembre dernier. La prière du cowboy n’est pas une allégorie ni une simple ode à la culture western. Il s’agit d’une véritable prière d’inspiration nettement chrétienne qui n’a rien de culturel, de patrimonial ou de folklorique.

Voici le texte: «Notre Père qui est aux cieux, permets-moi quelques instants de réflexion, afin d’apprécier ta bonté. J’implore ta présence tout au long de cette compétition et je te prie de guider mes pas dans l’aréna de la vie. Je ne te demande aucune faveur spéciale, mais aide-moi, Seigneur, lors de la grande finale de la vie où tu seras le dernier juge. Car, Seigneur, j’aimerais t’entendre dire que mon entrée est faite pour le paradis. Amen.»

Cette prière est de même nature que celle qui était récitée à la Ville de Saguenay et qui a été interdite par la Cour suprême du Canada au nom de la liberté de conscience des citoyens et au nom de la neutralité religieuse de l’État. «L’État peut porter atteinte à la liberté de conscience et de religion notamment […] lorsque ses représentants, dans l’exercice de leurs fonctions, se livrent à une pratique qui contrevient à son obligation de neutralité», a statué la Cour suprême (MLQ contre Saguenay, paragraphe 80).

C’est du déjà vu, dira-t-on. Sauf que cette fois-ci, le geste de la ministre LeBel contrevient non seulement à ce jugement de la Cour suprême mais également à l’esprit et à la lettre de la Loi sur la laïcité adoptée par son gouvernement. Les articles 6 et 31 de cette loi interdisent nommément à la ministre de la Justice et à la gouverneure générale de porter des signes religieux. Par quelle logique des ministres à qui il est interdit de porter des signes religieux peuvent-ils être autorisés à réciter des prières? S’il est vrai qu’un signe religieux est aussi un langage, une prière est aussi un signe verbal.

Malgré l’absence de proscription spécifique concernant les prières, l’article 3 exige que les ministères «respectent l’ensemble des principes [de cette loi] en fait et en apparence». Dans ces principes, nous retrouvons la séparation de l’État et des religions ainsi que la neutralité religieuse de l’État, des notions qui vont bien au-delà du port de signes religieux.

D’ailleurs, la procureure générale a elle-même fait retirer les crucifix des palais de justice afin de respecter cette neutralité religieuse des institutions publiques. Mais en s’adonnant à des activités de nature religieuse comme la récitation d’une prière, elle contrevient de façon manifeste à la laïcité «de fait et d’apparence».

La ministre de la Justice ne semble pas avoir été consciente de cette violation de sa propre loi et du jugement de la Cour suprême. Sur sa page Facebook officielle, elle se disait même honorée d’avoir posé ce geste: «C’est un honneur d’avoir fait la lecture de la traditionnelle ‘‘Prière du cow-boy’’ ce soir au Festival Western de Saint-Tite», a-t-elle affirmé.

Le geste de la ministre révèle toute la limite et les contradictions d’une loi qui ne vise que port de signes religieux. Le gouvernement Legault a vu juste en inscrivant le principe de la laïcité de l’État dans la charte des droits et libertés. Mais encore faudrait-il qu’il en corrige les nombreuses lacunes et que ses ministres, au premier chef la ministre de la Justice, en respectent l’esprit et la lettre. Sinon, cette loi se réduira à de la catho-laïcité.