Le personnel de l'UQTR craint que la liberté académique puisse être limitée par cette soudaine volonté de doter l'institution d'un code d'éthique. Cette crainte, selon l'auteur, est parfaitement justifiée.

Loyauté envers quoi?

Lettre ouverte aux membres du conseil d'administration de l'UQTR.
Le Nouvelliste nous apprenait récemment que l'UQTR souhaite adopter sous peu un code d'éthique. L'Intersyndicale des personnels craint, entre autres, que la liberté académique n'en soit limitée. Je partage ses craintes.
Les codes d'éthique ont habituellement une clause de loyauté. Laquelle exige des membres du personnel la défense des intérêts de l'établissement en cause ainsi que le respect des décisions prises par les autorités en poste. Ce qui semble valable aux entreprises ne l'est pas tout à fait pour l'université, ou de façon plus générale pour les établissements d'études supérieures.
La liberté académique, durement acquise à la suite d'âpres luttes contre l'intolérance et le dogmatisme, ne saurait être soumise aux humeurs des chefs. L'obtention de l'imprimatur reste un témoin de ce que l'on ne veut plus, au lieu d'être le rêve d'un avenir serein où les critiques feraient place aux louanges et aux silences complices.
On connaît la formule: «My country, right or wrong.» Tous les despotes en raffolent. Mais ce n'est pas du patriotisme, c'est de l'aveuglement volontaire. Ce n'est pas un serment de loyauté, c'est une faute morale. Il en va de même pour l'université. Oui, une direction peut avoir tort. Commettre de graves erreurs. Oui, des professeurs ont alors le droit de manifester leur désaccord. En public, s'il le faut.
Les intérêts de la liberté intellectuelle passent avant ceux d'une direction qui espère les restreindre pour être tranquille. Il y aurait pire, en effet, que de discréditer l'UQTR, ce serait de manquer à son devoir de professeur soumis aux seules exigences de la pensée critique.
D'ailleurs, n'est-il pas étrange que dans cette nouvelle économie du savoir on accorde la première place à l'esprit critique et à la pensée autonome, mais uniquement dans la mesure où l'on resterait loyal envers les autorités? Ça ressemble au supplice de la goutte d'eau. Une petite démission par-ci, une minuscule lâcheté par-là. L'université se porte de plus en plus mal. En fin de compte, aucun esprit ne sort du rang. Les dirigeants dirigent, tous les autres obéissent. L'image est sauve, peu importe la substance perdue.
L'université doit être le reflet brillant d'une démocratie. La critique y est donc salutaire. La mission des études supérieures ne sera jamais de faire taire la critique. Ou encore d'accuser de malveillance quiconque exprime librement son opinion sur l'établissement d'études supérieures au sein duquel il travaille, comme le précise une recommandation de l'UNESCO, émise en 1997, appuyée par le Canada, et portant sur les bienfaits de la liberté académique.
Depuis la montée du néolibéralisme, on a vu certaines directions collégiales et universitaires exiger du corps professoral une loyauté sans faille, c'est-à-dire sans remise en question des rapports de force établis dans nos sociétés marchandes où trop souvent la quête du fric l'emporte sur toute quête de vérité.
Des conseils d'administration se priveraient volontiers de professeurs et d'autres membres du personnel si on les autorisait enfin à s'ouvrir au monde des affaires sans la moindre retenue. Les règles de saine gouvernance ne sont-elles pas là pour nous rappeler qu'aucune liberté académique ne mérite d'être soutenue quand la réputation de l'université est en cause?
Cette éthique férue de loyauté est en fait craintive avec raison. La liberté académique est une arme contre l'ignorance, contre l'abus de pouvoir. Elle est donc aussi redoutable que la liberté de la presse. C'est pourquoi elle refuse l'asservissement.
Faire honneur à l'université demeure inconciliable avec une loyauté muselant l'esprit critique. Faire honneur à l'université, c'est faire honneur à la liberté d'expression. Sans elle, l'université n'est rien. Sans elle, l'université n'a aucun avenir.
Christian Bouchard
Professeur à la retraite
Collège Laflèche
Trois-Rivières