Lire ou jouer: pourquoi faudrait-il choisir?

En réaction à la lettre de Christian Bouchard intitulée «Jouer au héros, ou lire Homère», publiée dans notre édition du mercredi 20 décembre.

Je ne suis, ici, pas en complet désaccord avec M. Bouchard. Je partage son amour de la littérature, mais la vision du jeu qu’il propose, encore une fois, me semble peu nuancée. L’humour, le drame, l’épouvante, l’action, la science-fiction et les grandes thématiques de la condition humaine abordées par les arts et la littérature sont aussi traités par le jeu. Souvent, ce qui fait la force de ce dernier, c’est la profondeur et la complexité de ses environnements, pas son intrigue. C’est généralement l’interaction avec ceux-ci qui est la base de l’immersion. Quoi de mieux pour intégrer une réalité, pour la comprendre vraiment, que de la vivre?

Christian Bouchard affirme qu’«Il y a […] des pratiques plus intelligentes que d’autres. Plus riches. [Que] l’étude du patrimoine littéraire de l’humanité reste un choix plus judicieux […]». Ce sont là les mots du profane, de celui qui n’a jamais pratiqué le jeu et qui, de loin, n’y voit rien de bon. Il poursuit par ailleurs avec: «Encore faut-il accepter de franchir les obstacles à la compréhension de l’Iliade et de l’Odyssée, en ouvrant les dictionnaires […]». Malgré son jeune âge, le jeu a su développer un langage bien à lui. Tous les jeux ne sauraient être abordés sans un minimum d’expérience ou de connaissances préalables. Il faut donc, pour un non-initié, passer par certaines étapes qui lui permettront d’apprivoiser les codes et les conventions du support, pour qu’ultimement il en apprécie les subtilités. Malheureusement, cette étape peut freiner ou rebuter les nouveaux joueurs qui, à l’âge adulte, trouveront plus intéressant de faire autre chose. 

Malgré tout, il me semble que discréditer et condamner un support que l’on ne comprend pas sous prétexte qu’il n’atteint pas les mêmes sommets que la littérature, c’est montrer peu d’ouverture. Certains jeux font preuve d’une remarquable intelligence, d’autres d’une rare sensibilité et plusieurs se contentent d’être source de plaisirs, mais tous stimulent, à divers degrés, réflexion et créativité. Bien évidemment, d’autres tombent dans la facilité et la médiocrité. D’ailleurs, les mêmes mots pourraient être employés pour parler d’œuvres littéraires.

On en parle peu à l’extérieur du milieu, mais le jeu vidéo n’est pas monolithique, on y trouve des œuvres de toutes sortes. Certaines, dans leur forme, sont plus proches du cinéma, du sport, des arts visuels ou encore de la littérature que du jeu à proprement dit. Tous les jeux vidéo ne sont pas des défis qui se terminent par un état d’échec ou de victoire. Les objectifs créatifs varient considérablement d’un concepteur à l’autre. Par ailleurs, l’expression «jeu vidéo», qui se rapporte au divertissement, est probablement, au moins en partie, la cause de la négativité qui plane autour du support depuis ses débuts. Dans bien des cas, le nom est juste, mais dans d’autres, il serait bien plus juste de parler «d’art numérique interactif». 

Finalement, la question n’est pas de savoir s’il est préférable de lire ou de jouer; l’un n’empêche pas l’autre. Le jeu, tout comme le livre, peut être enrichissant. L’amour que porte M. Bouchard à la littérature est sain et justifié, mais cette fidélité qui le pousse à voir en elle la seule expression créative digne de «répondre à l’absurde» me semble très conservatrice. Les qualités du jeu n’enlèvent absolument rien à celles du livre; une saine coexistence est possible et, à mon sens, bénéfique. D’ailleurs, si une image vaut mille mots, combien en vaut une interaction?

Maxime Larose
Trois-Rivières