Selon l’auteur de ce texte, le mouvement de protestation des «gilets jaunes», en France, diffère des grèves et autres réactions traditionnelles dans ce pays, avec des racines nouvelles qui se font plus en plus jour ailleurs et qui pourraient bien se développer au Québec.

Les «gilets jaunes» français et nous

L’auteur, Pierre-André Julien, est professeur émérite à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le mouvement des «gilets jaunes» en France pourrait nous apparaître comme un phénomène purement français. Mais, si l’on y regarde de plus près, il diffère des grèves et autres réactions traditionnelles dans ce pays, avec des racines nouvelles qui se font plus en plus jour ailleurs et qui pourraient bien se développer au Québec. Commençons par expliquer ce cas français pour revenir ensuite chez nous.

Comme l’expliquent les journalistes, ce mouvement provient d’une frange de la population de province dite de la classe moyenne inférieure, soit des petits salariés. Alors que c’était à peu près toujours les résidents des grandes villes et, d’abord, les ouvriers syndiqués des grandes entreprises, qui manifestaient en premier. Mais leur ras-le-bol était à prévoir, avec une presque stagnation sinon un déclin de leurs conditions de vie depuis les premières années 2000. Par exemple, l’évolution annuelle moyenne de leur pouvoir d’achat, qui avait pourtant crû de seulement 1,6 % de 2000 à 2007, est tombée à 0,2 % de 2007 à 2017. Mais par ménage, ce ralentissement est encore pire, passant de 1 % dans la première partie à - 0,1 % dans ces dernières années. Une des causes serait une croissance trop lente du salaire minimum (à 15 $ de l’heure actuellement) pour notamment les ménages monoparentaux. Comme on l’a vu avec ces femmes interviewées qui criaient leur détresse de ne plus pouvoir faire face aux besoins minimums de leurs enfants, tout en ayant de moins en moins les moyens de les faire garder pendant qu’elles travaillent. Sachant aussi que les prix de la nourriture et de l’énergie pour le chauffage ont augmenté respectivement de 23 % et 25 % en France seulement en 2018.

Au Québec, 233 200 travailleurs sont employés au salaire minimum, dont 60 % le sont à temps partiel. Ce qui veut dire que ces derniers reçoivent un salaire entre 15 000 $ et 25 000 $ par année. Ce qui est moins ou proche de la limite du revenu considéré de la pauvreté (environ 22 000 $ par travailleur) et moins que le revenu de cette classe moyenne inférieure des «gilets jaunes» français. Ajoutons à ces faibles revenus, 410 000 travailleurs avec un salaire entre ces 12 $ et 15 $ de l’heure, pour un total de près de 650 000 travailleurs qui tirent le diable par la queue pour arriver, surtout avec les hausses de loyers et du prix de la nourriture prévues pour l’an prochain.

En retour, les plus riches deviennent toujours plus riches. Par exemple, en Europe, la part de la cagnotte nationale retenue par les 10 % plus riches est passée de 33 % à plus de 40 %. Même en Chine, cette part atteint 43 %. Aux États-Unis, c’est encore plus, avec 47 %. Mais ce qui est pire, c’est que la question des paradis fiscaux pour ces derniers évolue extrêmement lentement, faisant en sorte que non seulement ces riches ne paient à peu près pas leur part des services reçus, mais un bon nombre bénéficie de la corruption malgré toutes les enquêtes en cours. Et chez nous, cela donne aussi un bon nombre de grands patrons qui gagnent au moins trois millions de dollars par année, ce qui veut dire 54 $ la minute de travail ou 70 000 $ par semaine.

Le pire est que tout cela survient alors que nos dirigeants nous promettaient que l’ultra libéralisme économique et la mondialisation actuelle allaient multiplier la richesse pour tous. C’est ainsi que les deux questions que l’on doit se poser, avec ce mouvement des «gilets jaunes», sont, d’abord, pourquoi cette colère n’est pas venue plus tôt en France et, ensuite, quand tous ces exclus de la prospérité dans nos murs vont commencer à bouger pour enfin se faire entendre?