Le quartier des Anglais, à Grand-Mère. Le départ des anglophones en raison de la loi 101 avait inspiré une lettre d'opinion à Mme Florence L. Lacroix. C'est à cette lettre que réagit l'auteur du présent texte.

Les conséquences de la loi 101?

En réaction à la lettre de Florence L. Lacroix intitulée «La loi 101 et ses conséquences chez nous», publiée dans notre édition du mercredi 6 septembre dernier.
Il est de bon ton, et sain, à notre époque, d'être cynique. Mais je ne peux m'empêcher de prêter l'oreille au débat et d'avoir parfois un pincement au coeur, comme lorsque j'ai lu la lettre de Florence Lacroix sur les conséquences de la loi 101 à Grand-Mère. Pour rappel, selon Mme Lacroix, ces dernières ont été globalement mauvaises, à cause d'un vice à l'origine. Elle écrit: «Même si à cette époque on nous désignait comme ''la catholique province de Québec'', cette loi ignorait un principe à la base même de cette religion: l'amour du prochain. Et ce mépris des anglophones a entraîné le départ de plusieurs d'entre eux». Mme Lacroix regrette la disparition des commerces où «la presque totalité des employés étaient francophones»: Grand'Mere Shoe, Empire Shirt, Grand'Mere Knitting, Textile Weaver, etc. 
À l'opposé de «la fameuse loi 101», Mme Lacroix aurait préféré une autre méthode, plus respectueuse de «nos anglophones [qui] se faisaient un devoir de [nous] encourager». D'ailleurs, «il aurait été si facile de protéger le français sans ces injustices envers les anglophones. Si la loi (provinciale?) avait exigé que dès la première année, toutes les écoles du pays donnent de sérieux cours de langue seconde à leurs élèves, on aurait pu voir les jeunes Anglais apprendre le français et nos jeunes à nous apprendre l'anglais». Il fallait y penser! Il n'y avait qu'à demander à nos braves anglophones d'envoyer leurs enfants dans les écoles françaises, moins d'une décennie après que le droit d'enseigner le français ait été accordé en Ontario, après un demi-siècle d'interdiction... maudits péquistes!
Blague à part, je crois que tout intellectuel devrait lire la lettre de Mme Lacroix (dont Yvan Lamonde qui vient de publier un court essai sur notre impuissance politique, Un coin dans la mémoire) pour mesurer notre long hiver, qui réside un peu dans la fausse croyance de cette dame, qui voit dans la loi 101, et non dans la nationalisation de l'électricité, les raisons de l'exode des anglophones dans notre région. Cela dit, ce sont deux lois (101, nationalisation) qui ont largement servi le Québec, sinon Shawinigan. Il me semble que le débat a déjà eu lieu, les faits sont connus, mais l'essentiel n'est pas là. 
Il n'est pas non plus dans cet amour un peu délirant de «nos anglophones» («depuis leur départ, notre ville végète: aucune usine, des magasins à vendre, des vitrines vides... Même que Grand-Mère n'est plus qu'un secteur de Shawinigan», déplore-t-elle, un peu pathétique), ni dans le fait qu'on ne parlait déjà plus de «la catholique province de Québec» en 1976 (quid de Jean Lesage et de «l'État du Québec»?). Notre hiver, dans ce fouillis de drôles d'idées confuses, c'est l'espoir de Mme Lacroix formulé à la toute fin de sa lettre: «Comme le Canada serait un merveilleux pays si tous ses citoyens étaient bilingues d'un océan à l'autre! Est-ce rêver en couleurs que de l'espérer encore?» 
Eh oui. Le bilinguisme décline inexorablement au Canada, excepté au Québec où les francophones n'ont jamais été aussi bilingues. Sur l'ensemble du territoire, y compris au Québec, le français comme langue parlée à la maison recule (données du recensement 2016, Statistique Canada). Mais pour Mme Lacroix, et ils sont nombreux comme elle, il suffirait d'un peu de volonté, il suffirait de se montrer «gentil» avec les anglophones pour qu'ils se mettent à parler français. C'est pourquoi elle ose publiquement se demander si c'est «rêver en couleurs» que d'espérer le bilinguisme intégral au Canada. Que peuvent la raison ou la sociologie élémentaire contre la foi et l'amour, n'est-ce pas? De toute façon, si les choses ne marchent pas, si «nos anglophones», tels de rares petits animaux sauvages, ne viennent pas manger dans notre main, on aura toujours les nationalistes locaux à blâmer. On appelle cela un «cercle herméneutique». 
Ainsi, trop de nos concitoyens ont le regard tourné vers «l'âge d'or de notre passé», quand nous chouchoutions correctement nos maîtres. Ils n'ont que faire du Canada réel. 
Simon Couillard
Doctorant en études québécoises, UQTR
Trois-Rivières