Les produits comestibles à base de cannabis deviendront légaux d’ici l’automne.

Les cobayes du pot

OPINIONS / L’auteur, Sylvain Charlebois, est professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie et directeur scientifique à l’Institut des Sciences analytiques en agroalimentaire.

Les produits comestibles à base de cannabis deviendront légaux d’ici l’automne. Selon toute vraisemblance, ces produits feront leur entrée quelques jours avant les élections fédérales. Nous avons déjà une bonne idée du cadre réglementaire que Santé Canada veut superviser et imposer à l’industrie. L’ensemble de cette réglementation s’inspire des erreurs médiatisées survenues aux États-Unis depuis quelques années. Bonbons infusés de cannabis trop attrayants pour les enfants, emballages stimulants et campagnes publicitaires agressives, le Canada ne tolérera rien de tout cela. La population s’attend probablement à cette rigueur, mais assistera-t-elle aussi à un relâchement des règles d’ici quelques années? Tout dépend de la perception que les Canadiens ont en général du cannabis et des produits comestibles.

L’Université Dalhousie a comparé nos perceptions envers les produits comestibles à base de cannabis avant et après l’entrée en vigueur de la légalisation du cannabis en octobre 2018. Selon l’étude, la majorité des Canadiens appuie toujours la légalisation du cannabis récréatif. En revanche, le soutien a diminué depuis 2017 et l’incertitude concernant la légalisation a augmenté depuis deux ans.

La consommation de cannabis a tout de même augmenté durant cette période. Près de 37 % des Canadiens se considèrent des consommateurs réguliers de cannabis, comparativement à moins de 30 % il y a deux ans. Parmi ceux-ci, 35 % consomment du cannabis quotidiennement, soit 13 % de la population en général, le plus haut taux étant en Colombie-Britannique avec 42 %. Le taux le plus bas se retrouve au Québec à 29 %. Parmi les consommateurs de cannabis, plus de 60 % (22 % de la population en général) ont essayé des produits comestibles à base de cannabis. La curiosité y joue définitivement son rôle, mais depuis la légalisation ce n’est pas tout le monde qui se laisse tenter, loin de là.

Certains résultats au niveau de la stigmatisation du cannabis nous démontrent qu’entre 2017 et 2019, on n’a noté aucun changement de la stigmatisation liée à la consommation de cannabis de la prélégalisation à la post-légalisation. D’ailleurs, les Canadiens se préoccupent presque tout autant de la santé de leur animal de compagnie que de celle de leurs enfants. Incroyable, quand même. Autrement dit, les Canadiens s’inquiètent pour à peu près tout le monde.

Pour les produits comestibles précisément, les gens se préoccupent de l’accès au cannabis par les enfants, et ce, dans une proportion élevée de 60 %, le même niveau mesuré qu’en 2017. De plus, 60 % des gens interrogés s’inquiètent de la surconsommation de cannabis dans les produits comestibles. Plus de 17 % des Canadiens ont déjà cuisiné avec le cannabis à la maison, dont 8 % de façon quotidienne. En restauration, moins de Canadiens opteraient pour substituer un verre d’alcool par un plat infusé de cannabis. Ce taux a chuté de 26 % en 2017 à 15 % en 2019, une diminution qui ravira les secteurs brassicole et vinicole.

De façon générale, les résultats de l’étude sur le cannabis et des produits comestibles nous offrent un scénario garni d’ambiguïtés. Il existe toujours un certain malaise envers le cannabis et les produits comestibles à quelques mois de leur légalisation. Les résultats de cette étude nous démontrent hors de tout doute que le Canada se considère comme une étude de cas, un cobaye, une expérience pour le monde entier et les Canadiens ne savent pas trop quoi en penser. L’incertitude des individus devient de plus en plus palpable, malgré la légalisation.

Même si la population perçoit le cannabis et les produits comestibles de la même façon qu’en 2017, Santé Canada veut rassurer la communauté internationale et impose une extrême prudence. À l’exception des médias, peu ont tenté d’informer le public sur les vertus des cannabinoïdes d’une façon plus positive. Par exemple, on parle peu du CBD contenu dans le cannabis qui pourtant n’intoxique pas, contrairement au THC, le composé psychoactif, qui a attiré davantage l’attention. C’est le cannabidiol (CBD) qui intéresse l’industrie agroalimentaire et qui pourrait donner un jour le statut de superaliment au cannabis. Le THC intéresse aussi l’industrie, mais surtout pour l’incorporer aux breuvages pour éventuellement le substituer à l’alcool. Autrement dit, consommer des produits offrant des effets psychoactifs contenant moins de calories. Une offre attrayante pour plusieurs consommateurs.

Plusieurs rapports suggèrent que le marché noir ne se dissipe pas comme prévu. D’ailleurs, avec un cadre aussi restrictif pour l’industrie agroalimentaire, le marché noir prendra possiblement plus d’ampleur avec la légalisation de produits comestibles. Butées à des règlements sévères, quelques entreprises risquent de ne pas suivre la loi à la lettre et de tenter de la contourner de façon très subtile.

Il ne faudra pas se surprendre de voir qu’avec le temps, la réglementation s’assouplira quelque peu pendant que l’acceptabilité sociale du cannabis augmentera progressivement. Mais selon le rapport de Dalhousie, tout cela risque de prendre un peu plus de temps, car nous sommes toujours intoxiqués par la stigmatisation.