Les chevaux se couchent pour mourir

Je félicite la chroniqueuse pour son traitement journalistique à l'égard de la propriétaire de la ferme de Manseau; il lui aurait été facile d'apporter des descriptions et des photographies sensationnelles dans la tradition d'un reality show. Néanmoins, je veux m'intéresser à la pôvre tite-madame à travers mes lunettes d'omnipraticien affecté au Service de maintien à domicile du CLSC de l'Énergie, auprès des personnes en perte d'autonomie.
En effet, pour comprendre cette histoire, tenter d'y remédier efficacement et intervenir de façon préventive lors de situations semblables, il faut aussi se tourner vers la propriétaire des animaux, la question de la négligence animale étant déjà bien documentée.
Cette dame souffrirait-elle d'un trouble d'accumulation compulsive (TAC), nommée aussi syllogomanie, reconnue en tant que maladie mentale particulière dans la dernière version du DSM-5, publié en mai 2013?
Généralement, les gens présentant ce trouble sont méfiants et discrets, enclins à s'auto-exclure socialement, à refuser toute intrusion dans leur milieu de vie, le plus souvent très encombré d'objets, à opposer un refus catégorique et à montrer une détresse psychologique sévère devant la perspective de devoir se départir de leurs objets ou animaux.
Or, le texte nous apprend qu'elle offrit un chat en adoption, accepta la relocalisation de ses chats dans un refuge pour animaux et en fit don plus tard, se soumit aux visites des divers intervenants et résista modérément à laisser partir ses lapins (3), canards (2) et poule (1). Je crois qu'il s'agit d'un déroulement et d'un dénouement peu probables lors de situations d'intervention auprès de personnes syllogomanes.
Il m'apparaît plus plausible de considérer un problème d'auto-négligence sévère ou syndrome de Diogène, à partir des informations disponibles.
Cette condition fait référence à un comportement négligent; une négligence qui se manifeste dans l'hygiène corporelle, l'état des lieux physiques, les objets et les animaux, le cas échéant. De plus, cette attitude se caractérise par une absence d'autocritique, de honte, de compassion et d'empathie.
L'auto-négligence sévère n'est pas une maladie en soi, mais la conséquence manifeste d'un problème sous-jacent tel que maladie mentale (psychose), troubles cognitifs, démence ou séquelle d'un ancien accident cérébro-vasculaire, par exemple. Aussi, une intervention devrait obligatoirement prendre en compte cet état de fait: l'auto-négligence constitue le reflet d'une problématique sous-jacente.
Revenons à l'article et faisons l'exercice de soumettre la pôvre tite-madame au même questionnement auquel devait répondre l'inspectrice du MAPAQ en regard des animaux (changeons le il (l'animal) pour elle (la madame): a-t-elle accès à de l'eau potable, à de la nourriture saine et en quantité suffisante, à de l'électricité, à un chauffage adéquat et opérant? Réside-t-elle dans un endroit salubre et sécuritaire pour elle et ses voisins? Est-elle malade ou souffrante? Présente-t-elle des signes d'auto-négligence, d'abus ou de maltraitance?
Il semble que la dame ne fut pas le sujet de telles préoccupations de la part des intervenants, n'étant d'ailleurs pas mandatés à cet effet. J'en conviens.
Si l'inspectrice et le policier avaient été outillés pour dépister et ensuite signaler cette situation d'auto-négligence sévère probable au réseau d'organismes communautaires? Si, après confirmation, une équipe interdisciplinaire formée et apte à répondre à ces problématiques complexes, délicates et malheureusement relativement fréquentes (rencontrées dans 2 à 5 % de la population générale), avait été mobilisée auprès de la dame, en collaboration avec les autres intervenants?
En conclusion, mon intervention ne vise qu'à rappeler que la négligence animale rapportée dans cette chronique peut s'expliquer à la lumière d'un comportement pathologique pour lequel il n'existe pas actuellement d'équipes structurées et formées à la prise en charge individuelle de cette clientèle particulière.
Jean Lagacé
médecin
Saint-Gérard-des-Laurentides