Selon le professeur Jean-Claude Bernatchez, le système de santé québécois doit réduire sa rigidité administrative et laisser la compétence de son personnel s’actualiser dans un contexte moins centralisé.

Le système de santé québécois: une compétence bridée par l’inflexibilité

OPINIONS / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le système québécois de la santé capte annuellement plus de 42 milliards de dollars. Il compte des ressources d’une grande compétence qui évoluent dans un contexte rigide. Cette rigidité tire sa légitimité d’abord du caractère protocolaire des interventions professionnelles auprès d’une clientèle qui s’alourdit, mais aussi d’un excès de normes administratives, que la réforme de l’ex-ministre Gaétan Barrette, en augmentant démesurément la taille des organisations, n’a fait qu’amplifier. Si le Québec comptait environ 1200 établissements de santé il y a quelques décennies, il n’en compte plus actuellement que 22, qualifiés de centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) dont certains d’entre eux ont un statut universitaire, les CIUSSS.

Dans ce terreau, tout le monde se retrouve, à certains égards, coincé. Des niveaux hiérarchiques se sont ajoutés, juxtaposés à une démarche managériale postfordiste, centrée sur des contrôles administratifs subtils et parfois frivoles. Les salariés de la base, de l’aide-soignant à l’infirmière, ne parviennent plus à identifier le décideur. Quant à ce dernier, il s’est lui-même déconnecté de sa base.

C’est dans ce contexte que sont apparues des initiatives managériales, qualifiées d’approches «Toyota», dont la probité provenait des chaînes de production observables dans les manufactures d’automobiles au Japon. Nous sommes donc loin des réalités du monde de la santé au Québec. C’est captif d’une structure labyrinthique que les diverses catégories de personnel, spécialement les professionnels non médicaux, ont perdu leur autonomie. C’est ainsi que leur motivation au travail s’est évanouie. Il s’agit pourtant d’un ingrédient fondamental de performance dans un réseau de la santé à la fois complexe et diversifié.

Dans un souci de reprise en main des choses, les directions des CISSS ou des CIUSSS ont réagi de leur mieux, incitées à le faire par une réalité de pénurie de main-d’œuvre qui ébranle un système de santé caractérisé par l’inflexibilité. C’est maintenant face à des départs massifs d’effectifs vers la retraite, sans compter les congés de maladie fouettés par une rigidité systémique, que les dirigeants de la santé cherchent à stabiliser les postes de travail et réduire ainsi la main-d’œuvre occasionnelle. Leur initiative se situe dans un souci d’une part d’efficacité, mais aussi d’adéquation travail-famille que de nouvelles dispositions législatives obligent. Toutefois, tant et aussi longtemps que le système de santé ne larguera pas son excès de rigidité bureaucratique et occupationnelle, ses initiatives à vision innovante, spécialement aux plans de la gestion du personnel ou des relations de travail, seront a priori insuffisantes.

Cela dit, une recherche de flexibilité est observable. Par exemple, les multiples syndicats présents en santé ont été tenus de se regrouper sous quatre emblèmes: les infirmiers, les services auxiliaires, le personnel de bureau et finalement, les techniciens ou les professionnels. S’ajoutent les adhésions corporatistes qui bloquent toute transition interprofessionnelle. En outre, un des rares moyens de flexibilité opérationnelle dont le système de santé disposait était le personnel occasionnel qu’on pouvait appeler sans avis pour remplacer les absences imprévues des diverses catégories de personnel sous quotas. Mais ce moyen s’est affaissé récemment lorsque le Gouvernement du Québec modifia la Loi sur les normes, à son article 59, pour donner le droit à tout salarié du Québec de refuser une affectation si elle ne lui est pas communiquée avec un avis de cinq jours.

Par conséquent, le seul choix des dirigeants de la santé, pour satisfaire un niveau d’effectifs normé, est d’ajouter du personnel un peu partout. Si cela est un facteur indu de coûts, les pénuries de personnel rendent de toute manière le recrutement des ressources impossible. Par conséquent, le système de santé québécois doit réduire sa rigidité administrative et laisser la compétence de son personnel s’actualiser dans un contexte moins centralisé.

Autant les médecins sont exempts de contrôles, autant les professionnels non médicaux sont «bridés». En soi, cela présage une autre réforme difficile, car le caractère protocolaire du système de santé le rend implicitement réfractaire au changement.