Le revenu minimum garanti: une réflexion s'impose

Comment réfléchir à cette question du revenu minimum garanti (RMG) qui remonte constamment à la surface un peu partout en Occident, voire à travers la planète. En effet, l'expérience a été tentée aussi bien en Afrique qu'en Amérique latine en passant par l'Europe, les États-Unis ou le Manitoba.
Partout, à petite échelle, elle s'est avérée extrêmement intéressante: réduction de la pauvreté, conditions de travail plus humaines, amélioration de l'éducation, réduction de l'exode rural, etc. 
Pourtant, à première vue, sans avoir entendu l'ensemble des arguments (je rappelle que cette discussion se déroule partout dans le monde), il semble évident que, tous les autres facteurs socioéconomiques restant constants, l'avènement d'un revenu universel, en admettant sa possibilité financière, appauvrirait tout le monde... sauf les riches, bien entendu. À droite, on milite pour ce RMG, en salivant à la pensée qu'on pourrait ainsi mettre fin aux programmes sociaux qui seraient fusionnés sous un même chapeau et ainsi économiser des milliards en administration. À titre d'exemple, pour le simple programme d'aide sociale au Québec, l'administration coûte un peu plus de 10% (463,2 millions$) de son budget total (4,4 milliards $). Et qu'adviendrait-il des pensions de vieillesse, de l'assurance-emploi, des allocations familiales, etc.? À gauche, c'est évidemment les bénéfices humains cités plus haut qui rendent ce revenu de base aussi attrayant. 
Cependant, il y a beaucoup d'opposition d'un côté comme de l'autre. Certains craignent les coûts astronomiques d'une telle mesure et l'encouragement à la paresse de milliers de personnes qui seraient tentées de se contenter de ce minimum pour cesser de travailler. D'autres croient plutôt que les employeurs en profiteraient pour rogner sur les salaires et les conditions de travail puisque chacun de leurs employés recevrait un montant minimal pour vivre. Tous ces arguments méritent attention, bien sûr.
Un débat illusoire?
Qu'est-ce qui rend ce débat un peu illusoire à nos yeux ? C'est qu'aucune des positions ne remet en cause les assises économiques telles qu'elles fonctionnent présentement. On essaie d'aménager une société duale, où le fossé entre riches et pauvres se creuse toujours davantage, et qui présente un seuil de tolérance très élevé face à ces inégalités sociales. On veut bien instaurer une telle mesure progressiste à condition que personne ne perde.
Pensons à la lutte pour le salaire minimum à 15 $ l'heure. Nous sommes loin du compte. Au 1er mai prochain il passera à 11,25 $. On peut se demander, tant qu'à revendiquer, pourquoi limiter à 15 $ alors qu'on sait qu'un tel salaire confine à la pauvreté. Bien sûr, on craint, avec raison, que les petites entreprises ne puissent plus survivre. Il faudrait alors que l'État intervienne pour subventionner cette hausse. Là le RMG prend tout son sens. 
On peut donc imaginer que l'État puisse mettre en oeuvre une telle mesure de compensation avec l'argent économisé par l'unification des programmes sociaux. On peut imaginer également qu'un marché du travail assoupli s'organise de façon à permettre à tout le monde de travailler, d'avoir un revenu d'emploi. 
En fait, quels sont les fondements socioéconomiques en cause dans cette discussion? Nous vivons dans une société inégalitaire et c'est cela qui est au centre du débat. Au Québec, l'économie est ainsi faite que 20,4 % du travail productif (844 400 emplois dans les secteurs primaire et secondaire) assurent 79,6 % des autres emplois des services, du commerce et du système financier (3,3 millions d'emplois). Puis, l'instruction s'améliorant, on exige un secondaire 5 pour à peu près n'importe quel travail, rejetant dans le fossé tous ceux et celles qui ont abandonné l'école sans diplôme (34,8 % des 735 000 emplois à bas salaires au Québec sont occupés par des personnes surqualifiées, ISQ 2016). En fait, l'économie n'a pas besoin de cette main-d'oeuvre sous-qualifiée. Selon l'OCDE, plus de 85 % des tâches de production dans certains secteurs industriels sont identifiés comme potentiellement automatisables. En France, le candidat socialiste à la présidentielle propose de taxer les robots! Nous avons là un véritable problème de société.
Déjà aujourd'hui, il n'est pas normal de travailler quarante heures par semaine. Au Québec, le nombre d'heures travaillées en 2016 était de 34,3 en moyenne. Bien sûr, nous savons pourquoi il y aurait beaucoup de résistance à diminuer les heures de travail si cette réduction entraînait une baisse de revenus. On peut croire, cependant, 
qu'à peu près personne ne refuserait de travailler 30 heures par semaine au même salaire. Il y a là une marge de négociation, un lieu de conciliation.  
Nous entrons dans une nouvelle ère, il faudra tôt ou tard s'adapter. 
Bertrand Rainville
Centre d'intervention budgétaire et sociale (CIBES) de la Mauricie