Photo prise lors de la marche pour Joyce Echaquan à Québec
Photo prise lors de la marche pour Joyce Echaquan à Québec

Le racisme systémique au Québec: avouer l’inavouable

Arlene Laliberté, Ph. D.
Arlene Laliberté, Ph. D.
Psychologue clinicienne, Algonquine, Timiskaming First Nation
Georgia Vrakas
Georgia Vrakas
Professeure au département de psychoéducation, Université du Québec à Trois-Rivières
POINT DE VUE / Comme plusieurs Québécois(es), nous avons appris la terrible nouvelle du décès de Joyce Échaquan seule, apeurée et, disons-le franchement, maltraitée par le personnel soignant de l’hôpital de Joliette en début de la semaine dernière. C’est ce que Joyce a vécu pendant les derniers moments de sa vie. Un dénigrement et une indifférence crasse pour son bien-être simplement parce qu’elle était Autochtone. 

Nous ne connaissions pas personnellement Mme Échaquan, mais nous connaissons plusieurs membres de sa famille, ses amis et sa communauté. En effet, nous avons eu le très grand privilège de travailler avec la communauté de Manawan et de côtoyer ses membres depuis plusieurs années. Étant toutes deux psychologues et chercheuses spécialisées dans le domaine de la santé mentale des Autochtones, nous voyons les effets délétères de l’oppression, de la colonisation passée et présente sur les Premières Nations et les Inuit au Québec. Nous sommes attristées et en colère et nous avons le désir de changer les choses.

Ces «choses» dont il faut changer prennent racine dans une expérience commune à toutes les personnes autochtones : le racisme systémique. 

Malgré la commission Viens, malgré la Commission Royale de 1996, malgré l’Enquête sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées, malgré les propos de condoléances faiblement prononcés par le premier ministre du Québec, une autre femme autochtone est morte. Sur Facebook Live de surcroît. On ne peut pas l’avoir plus dans la face que ça! Il faut que ça cesse. Il faut que les choses changent radicalement. Mais qu’est-ce que ça veut dire «changer les choses»? 

Nous proposons plusieurs éléments pour nous aider à y parvenir.

M. Legault et son gouvernement doivent d’abord et avant tout reconnaître l’existence du problème, le nommer pour y remédier. Sans le bon diagnostic comment peut-on traiter l’affliction? Le racisme systémique ne peut pas être adressé de la même façon que des incidents racistes. Il est beaucoup plus facile et beaucoup moins menaçant de régler le problème sur le plan individuel (par exemple : le congédiement de l’infirmière qui a maltraité Mme Echaquan) que de s’attaquer au racisme systémique qui forcément requiert une profonde transformation sur le plan sociétal et sur le statu quo qui maintient ce racisme systémique en place. Il va donc falloir avouer l’inavouable : qu’on peut à la fois avoir été opprimé (c.-à-d., les francophones par les anglophones) et être oppresseur (c.-à-d., la majorité blanche envers les Autochtones). On est face à cette situation actuellement. À partir du moment qu’on est capable de nommer et de reconnaître le problème, il sera possible de créer un espace réel permettant un dialogue authentique pour trouver des solutions à long terme.

Si c’est la définition du concept qui pose problème, nous avons compilé une liste de textes1 à ce sujet que nous aurions le plaisir de partager avec le gouvernement pour l’éclairer à ce sujet.

Deuxièmement, il faut reconnaître la place qu’occupe le pouvoir dans cette situation. On l’évacue trop souvent lorsqu’il est question des droits des Autochtones. Au Québec, la majorité blanche (reflétée par nos choix de chef d’État) détient le pouvoir. Le statu quo permet à celle-ci de maintenir le pouvoir entre ces mains. Cependant, on ne peut pas travailler de bonne foi avec un groupe à qui on a enlevé tout réel pouvoir si on continue à les opprimer. Pour un réel changement, il faut que Monsieur Legault (et ce qu’il représente) comprenne qu’il ne peut pas garder tout le pouvoir entre ses mains en ce qui concerne le droit d’exister, de vivre et de s’épanouir des Autochtones. Oui, bien sûr, ébranler le statu quo auquel est habituée la majorité blanche risque fort probablement de la déranger. Il y a toujours un prix à payer pour certains (qui détiennent le pouvoir) lorsqu’on s’engage à des transformations importantes qui visent une société plus juste et équitable.

Finalement, pour mettre en place des changements réels, il faut travailler avec les communautés et leaders autochtones : ce sont eux les experts de leur vécu et ils savent ce qu’il faut faire pour répondre à leurs besoins. Plusieurs outils existent déjà pour aider le Québec dans ce processus de transformation : les recommandations issues des rapports de la Commission Viens et de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (Rapport complémentaire Québec). Et, n’oublions surtout pas la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones qui attend patiemment d’être mise en place au Québec. 

Monsieur Legault, la balle est dans votre camp. 

Sources

Vrakas, G. & Laliberté, A. (2020). L’intervention psychoéducative auprès des Autochtones. Dans Maïano, C., et coll. (Dir.). L’ABC de la Psychoéducation. Collection psychoéducation, Presses du l’Université du Québec. 

1. Liste de lecture