Peut-on parler d'une forme de nationalisme transnational?

Le Québec, l'islam et la Charte

Depuis que le gouvernement québécois a présenté le projet de loi 60, à l'automne, on traite généralement de la Charte des valeurs ou de la laïcité sous l'angle des droits et libertés. Sans négliger le champ de l'éthique, il est possible d'enrichir ces considérations à partir d'un thème plus traditionnellement politique: celui de l'identité. Pour cela, il faut convenir que le bon fonctionnement d'une société est de quelque façon lié au degré d'appartenance de ses membres.
Historiquement, la conversion au monothéisme s'est accompagnée d'une redéfinition en profondeur de l'appartenance, et ses impacts se sont répercutés jusqu'à nous. Ce que Théodose a exigé des Romains et que Charlemagne a imposé aux Européens, Mahomet l'a également voulu pour l'Oumma: pour être membre de la cité, il fallut être un fidèle. Cette politique a mieux tenu dans le monde arabe qu'en Europe.
En 1648, le traité de Westphalie reconnaissait la légitimité des différentes confessions chrétiennes et accordait aux États du Saint-Empire une nouvelle forme de souveraineté et de liberté religieuse. Cet événement, qui consacrait un nouvel ordre international, a rendu possible ce qu'on a appelé le «réveil» des nationalités au XVIIIe et XIXe siècle.
Bien que l'islam ait connu ses propres ruptures confessionnelles, il ne s'est pas produit dans le monde arabe la même évolution politique qu'en Occident. L'État-nation y est un produit d'importation récente, son découpage territorial et ses principes politiques signalent son caractère étranger.
Cela pourrait expliquer un fait étonnant: plutôt que de se séculariser, le monde arabe a épousé avec plus d'enthousiasme la religion depuis les années de décolonisation. En Occident, il semble normal de penser cette «islamisation» comme un influx d'idées et de personnes depuis les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Pourtant, la situation est plus complexe.
D'abord, il y a le rapport souvent conflictuel entre l'État et la religion dans ces régions. Dans les pays occidentaux, cela se traduit par une forme de concurrence entre l'ambassade et la mosquée. Pour Riva Kastoryano, professeure à l'Institut d'études politiques de Paris, le phénomène d'islamisation concerne en premier lieu les membres de la diaspora arabe et forme la pierre angulaire de ce qu'elle nomme leur «nationalisme transnational» un nombre important d'émigrés retrouvent une identité, un groupe d'appartenance au sein du réseau institutionnel des mosquées et des communautés musulmanes implantées en Occident, plus solide que les réseaux «nationaux étatiques».
Par conséquent, l'islamisation des pays arabes tiendrait pour beaucoup à l'influence des émigrés sur leur population.
Peut-être que les Québécois peuvent comprendre cette situation mieux que d'autres: en l'absence d'un État servant notre cause au XIXe siècle, ne nous sommes-nous pas tournés massivement vers la religion?
Aujourd'hui, par contre, au Québec et en Occident, l'appartenance nationale a remplacé la religion comme facteur de «citoyenneté». Si la Charte des valeurs ou de la laïcité est à mettre dans le prolongement de la modernité occidentale depuis le traité de Westphalie, c'est aussi parce qu'elle implique une conception territoriale de la souveraineté. À cet égard, un «nationalisme transnational» fondé sur la religion peut apparaître comme un concurrent absolu... ce qui expliquerait en partie la raison pour laquelle la religion musulmane se retrouve périodiquement au coeur du débat sur la Charte.
Simon Couillard
Enseignant en philosophie
Cégep de Victoriaville
Doctorant en études québécoises