Le loisir est malade de thérapie

OPINIONS / L’auteure, Hélène Carbonneau, est récréologue et titulaire d’un doctorat en gérontologie et récréologie. Elle est professeure titulaire au Département d’études en loisir, culture et tourisme à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Encore dernièrement, mes oreilles étaient écorchées à entendre le mot «thérapie» accolé à une activité de loisir parce que celle-ci s’adressait à des personnes ayant des incapacités. Comme si ces personnes étaient condamnées à se réadapter, faute de quoi elles n’ont pas le droit à des loisirs pour la simple satisfaction qu’elles peuvent en retirer.

Les termes danse-thérapie, zoothérapie, musicothérapie et même sylvothérapie sont trop souvent utilisés lorsqu’on parle d’activités s’adressant à des aînés ou à des personnes en situation de handicap mettant par le fait même en prépondérance leurs limites et difficultés. Et le plaisir lui? Peut-on parler de plaisir même si les participants sont en situation de handicap? Bien sûr que oui et c’est important!

Ne vous méprenez pas, je reconnais tout à fait le travail des professionnels qui offrent des services dans le domaine de l’art-thérapie. Ce que je dénonce, c’est l’usage abusif de tels mots lorsque l’activité proposée se situe dans une perspective récréative. Pourquoi parler de danse-thérapie pour des personnes handicapées qui suivent des cours de danse, de zoothérapie lorsqu’un bénévole visite des personnes dans un CHSLD, de sylvothérapie pour une personne qui vit de l’anxiété et va simplement se promener dans un bois pour se relaxer en profitant de la nature?

Cette tendance s’inscrit dans une situation plus large où la performance fait foi de tout. Dès l’enfance, les activités éducatives dominent sur les pratiques récréatives misant sur le plaisir et l’expression de soi. Adultes, nous sommes poussés vers des activités physiques pour maintenir nos capacités de travail ou des activités de relaxation tels la méditation ou le yoga pour gérer notre stress. 

À la retraite, une pression se fait sentir de s’investir dans des activités de conditionnement physique pour maintenir notre santé, des exercices cognitifs pour préserver nos capacités mentales ou du bénévolat pour redonner aux autres et montrer notre reconnaissance. Dans notre société, la perte d’autonomie ou les limitations fonctionnelles apparaissent comme des tares qu’il nous faut à tout prix corriger par des pratiques de loisir dites «thérapeutiques».

Vivement que les vertus d’épanouissement propres au loisir retrouvent plus de place et que le fait de pratiquer des activités récréatives strictement pour le plaisir et la satisfaction soit davantage valorisé. Il est crucial de reconnaître pleinement le potentiel du loisir en termes de développement personnel et d’actualisation de soi. Comme une avenue pour mobiliser nos potentiels et exprimer notre identité au-delà du travail ou de la performance.

Je plaide pour le droit à une expérience inclusive de loisir propice à l’épanouissement de soi pour tous les citoyens (enfants, adultes, aînés) qui présentent des limitations fonctionnelles ou des enjeux de santé mentale. Le propre de l’humain n’est pas seulement de contribuer au processus production de biens et services, c’est aussi et avant tout, de s’exprimer, de créer, de maintenir des liens sociaux, en somme d’être simplement heureux. 

Je vous invite à revoir la place que vous accordez au loisir dans votre vie pour atteindre un meilleur équilibre de vie au quotidien en misant sur un judicieux dosage de loisir de détente, de pratiques récréatives mobilisant vos potentiels, de projets de voyages ou autres vous permettant d’envisager le futur dans la joie.

Il est plus que temps que le bonheur trouve un meilleur accueil dans la société et que la quête de performance apprenne la modération.


L’auteure de ce texte organise le premier Symposium international sur l’expérience inclusive de loisir, qui aura lieu les 22 et 23 octobre à l’UQTR. Environ 125 participants du Canada, des États-Unis, de la Suisse de l’Italie et de la France seront présents.