L’auteur de la lettre a travaillé aux Forges dans les années 1980.

Le diable est aux Forges!

OPINIONS / En réaction à l’éditorial de Martin Francoeur intitulé «Une lueur d’espoir pour les Forges», publié dans notre édition du 19 juin dernier.

J’aimerais bien partager l’optimisme modéré de M. Francoeur concernant l’avenir des Forges du Saint-Maurice, mais permettez-moi de douter de ce nouveau plan directeur. Au sujet de la consultation publique de Parcs Canada, M. Francoeur écrit ceci: «La démarche est presque en train de passer inaperçue». Dans les faits, l’organisme fédéral ne s’y serait pas pris autrement pour y parvenir: en plein été, discrètement. Sur le site web annonçant cette consultation, aucune date, aucun lieu! J’aurais aimé y participer, mais j’ai pris connaissance du communiqué deux jours trop tard… bon, les absents ont tort.

J’ai eu la chance de travailler aux Forges dans les années 80. Le premier plan directeur prévoyait la mise en valeur d’environ 15 bâtiments. Nous étions huit guides, deux préposés à l’accueil, six membres de l’équipe technique et trois gestionnaires. Le bureau régional se trouvait à Shawinigan. Nous offrions trois visites guidées à heures fixes tous les jours, des visites sur réservation, des activités tous les week-ends dont une pièce de théâtre qui visaient, entre autres, à ramener les Trifluviens qui avaient déjà visité le site. Nous recevions pendant la période scolaire, du 15 mai à la fin juin, cinq à six classes tous les jours. De nombreux jeunes revenaient avec leurs parents au cours de l’été.

Depuis quelques années, le bureau régional est à Montréal. Il y a quelques activités très peu publicisées. Que voulez-vous: quand vous devez envoyer vos communiqués de presse à Ottawa pour approbation, vaut mieux s’y prendre de bonne heure. Sous le gouvernement Harper, on n’offrait plus aucune visite guidée et on s’est débarrassé des employés. À l’exception de La Grande Maison et du Haut-Fourneau, les visiteurs essayaient de deviner à quoi correspondaient les vestiges… quand ils pouvaient les voir. N’ayant plus aucun employé du secteur technique, le site est dans un état lamentable. J’ai vu de jeunes préposés à l’accueil arracher les mauvaises herbes à la main pour dégager les vestiges. On a même poussé l’interprétation en laissant pousser l’herbe très longue sur des vestiges enfouis pour signaler leur emplacement, quelle audace pédagogique!

Aujourd’hui, vous pouvez obtenir une visite sur réservation, au diable les touristes de passage. On y retrouve un gestionnaire à mi-temps, et cinq guides-préposés en emploi d’été, c’est ouvert trois mois par an au lieu de six par le passé.

Les aspects les plus intéressants du nouveau plan directeur: mise en place de trois activités d’ici… 2028 (!), travailler sur le paysage culturel, un plan d’ici 2022 et «l’état général de conservation des vestiges archéologiques et des objets d’importance historique nationale se stabilise ou s’améliore» pour… je vous le donne en mille: 2028. Considérant l’état actuel des vestiges, c’est pathétique.

Dans les années 80, c’est l’ouverture du Haut-Fourneau puis de la Grande Maison. Vous me direz que c’était les années de vaches grasses et de fortes dépenses. Peut-être, mais nous recevions 50 000 visiteurs par année et nous étions sur les circuits des grandes agences touristiques. La culture c’est pas payant? Allez voir les statistiques sur le site de l’Alliance de l’industrie touristique du Québec ce que cela représente en revenus. Au cours des 30 dernières années on aurait pu faire l’effort de mettre en valeur un ou deux bâtiments, quelques millions sur 30 ans, ce n’est pas la mer à boire. Suggestion pour le nouveau plan directeur, pourquoi pas la mise en valeur d’un bâtiment disons d’ici... 2028!

Lorsque je discute avec des Trifluviens, plusieurs croient que le site est fermé, certains ne connaissent pas son existence. J’ignore si plusieurs personnes se sont présentées à la consultation, je dis bravo à ceux-là. Est-ce qu’il y avait des représentants de la Ville? Étant donné la «publicité» de l’événement… pas certain. M. Lamarche, Mme Mercure, je vous invite à demander dans un premier temps à Parcs Canada de prolonger la consultation et de mandater un ou des employés de Culture Trois-Rivières pour faire des recommandations. M. Lafontaine et Mme Hinse, vous pourriez vous pencher sur le dossier, vos membres en profiteraient. Même sans aucun investissement depuis 30 ans, en 2017, à la suite de la publicité de Parcs Canada à l’occasion du 150e anniversaire de la Confédération, le site a reçu près de 21 000 visiteurs! Est-ce que les candidats à l’élection de l’automne pourraient nous faire connaître leur position et leurs projets pour les Forges? J’invite tous les passionnés d’histoire et de culture à se rendre sur le site de Parcs Canada et de faire part de vos commentaires. Ne vous découragez pas vous allez trouver, vous avez jusqu’au 30 juin!

Trois-Rivières, deuxième plus vieille ville du Québec. Les Forges du Saint-Maurice, première industrie sidérurgique au Canada. Nous avons là un potentiel culturel et économique qui sommeille. M. Lamarche, a-t-on les moyens de se priver de cette source? C’est à croire que le diable a fait disparaître les Forges du Saint-Maurice sous l’aura de l’oubli... Un devoir de mémoire s’impose!

Alain Tapps

Historien

Trois-Rivières