Le lock-out au Journal de Montréal

Le «défi 10 ans» d’une ex-lockoutée

L’auteure, Pascale Lévesque, est journaliste et chroniqueuse.

On s’était donné rendez-vous dans dix ans.

Dix ans: un nombre plaisant, tant à l’oeil qu’à l’oreille. Si Patrick Bruel le chante, dix ans, ça doit valoir la peine d’être souligné. En 2006, j’étais heureuse parce que c’était mon conventum de dix ans d’école secondaire, j’allais revoir des amis (c’était avant Facebook) mais je planais surtout parce qu’à mon sens, j’étais arrivée... Comprendre: j’avais un travail que j’aimais, qui me sortait chaque jour de ma zone de confort, qui me donnait l’impression d’être payée pour apprendre, qui me faisait sentir utile, et surtout, duquel j’étais fière. Boni: j’y avais aussi gagné de précieuses amitiés.

J’étais emballée parce que je pouvais faire mon entrée parmi mes comparses de la promotion 1996 de Rochebelle réunis dans le petit resto bar de la rue Cartier, sans avoir à faire croire à mes anciens camarades de classe que j’avais inventé le Post-it.

À 26 ans, j’avais en main une permanence au Journal de Montréal. C’est pas rien! Quand je faisais mon baccalauréat à l’Université Laval, on nous répétait ad nauseam que ce travail là, c’était une vocation, que seuls la pige, la misère et le journal binaire de Jacques Rivest nous attendaient.

24 janvier 2009. Je ne suis pas sur place, rue Frontenac, mais au téléphone avec mon ami Olivier, photojournaliste. «Pascale, c’est fait», me dit-il. Olivier était devant les locaux du Journal de Montréal, la porte était barrée, la carte magnétique avait été désactivée et le punch, une feuille collée à l’entrée. Lock-out.

On s’en doutait, mais jamais ce ne fut aussi concret que cette nuit-là. Même au fil des 764 jours que ça allait durer.

C’est dur d’être en conflit de travail. Bon, au début, c’est curieusement l’fun. Le nôtre était un lock-out et un lock-out ça se prépare longtemps d’avance. Comme on était le 14e de Quebecor, je présume que leur petit manuel était plus rodé qu’un show de Louis-José Houde.

Forcément, dans l’année qui précède, ça se sent et ça se subit au bureau. Une tendance à l’inquisition, une autre à voir beaucoup de collègues devenir des cadres, et bien sûr, une autre à se protéger. Comme ces collègues qui ont hérité de postes à l’étranger, hors des frontières du Québec et ainsi hors de la portée de la loi anti-briseurs de grève adoptée en 1977 par le PQ... La vie n’est-elle pas ironique, hein? Bref, c’est l’fun parce que on n’a plus à vivre au quotidien cette ambiance de plus en plue tendue.

Mais par-dessus tout, c’est tragique.

Tu perds ton métier, tes repères, ta routine et une bonne partie de ta paye. À ça, faut ajouter les insultes du public: «Bébé gâtés!», «Voleurs!», «Menteurs!», «Chiens!»...

C’est d’ailleurs en ce moment le quotidien des 1030 employés en lock-out de l’aluminerie ABI à Bécancour. Il y a un an, devant l’impasse dans les négociations du renouvellement de la convention collective, Rio Tinto Alcan et Alcoa provoquaient cette cessation d’emploi. «On attend juste que vous soyez à terre pour racheter vos ski-doos», entendent-ils.

Quand les emplois à l’avant-garde des conditions de travail reculent, ce sont tous les autres emplois qui reculent. Et par ricochet, notre filet social. Autrement dit, il semble qu’on vive dans une société qui nivelle par le bas. Une société qui, en 2012, a cautionné une ministre qui a associé un conteur de la Mauricie à la «violence et l’intimidation» parce qu’il appuyait les revendications des étudiants qui manifestaient pour étudier sans contrainte budgétaire exagérée.

Qu’on se range derrière le patronat ou le syndicat, il y a les travailleurs et derrière chacun d’eux il y a un être humain. Un être humain qui, ne pouvant plus aller au travail, se lève plutôt chaque matin pour aller à la guerre.

Une personne qui reçoit une fraction de son salaire, et qui aura à rembourser une dette syndicale si jamais il a la chance de retrouver son emploi. Une personne qui est proche aidante, qui s’expose à une séparation, un divorce, une faillite, une vente de maison, un déménagement, la fin des activités de sport et loisir des enfants, un changement d’école ou une réorientation.

«Fallait y penser avant», quelqu’un m’a déjà dit. Y penser avant de se faire une blonde ou un chum, fonder une famille, acheter une maison, tomber malade, soigner ses parents? Y penser avant de se faire insulter par sa famille, ses voisins, ses concitoyens et l’opinion publique? Avant que les chroniqueurs «pigistes sangria la belle vie» mettent le feu aux préjugés?

Les conflits de travail sont moins nombreux qu’avant, mais leur nature a changé: des conflits offensifs qui visaient à améliorer les conditions de travail, on assiste aujourd’hui à des conflits défensifs, où on se bat pour conserver ses acquis. Le rapport de force est inversé, la force du nombre ne compte plus. C’est la stratégie du siège qui motive les lock-outs, ces créatures qui épuisent les travailleurs financièrement, mentalement, physiquement et surtout émotivement. Au mieux on gagne un job avec des conditions de travail amputées, au pire, on doit se retrouver un autre emploi. Je me demande si dans la boucle, c’est devenu out de souhaiter avoir une job steady.

Seulement une fraction des 253 employés en lock-out du Journal de Montréal y sont revenus. Ce que j’ai reçu comme compensation pour la perte de mon poste n’équivalait même pas à une année de salaire. Le conflit a duré un peu plus de deux ans…

Mais je suis chanceuse: d’autres qui voulaient réintégrer l’équipe mais dont le poste a été coupé, ont dû passer des tests de mises à nouveau pour combler les «nouveaux» postes promis... sans succès.

Ironiquement,je perds à nouveau un contrat que je chéris, dix ans après le déclenchement du lock-out au Journal de Montréal. J’éprouve des doutes et des craintes en sachant la chute libre qui m’attend en avril quand Entrée principale se terminera officiellement, mais j’ai confiance. L’expérience me dit que je suis prête à faire face au défi. Mais elle me rappelle aussi que ce n’est pas là que le plus dur réside.

Ce que peu de gens soupçonnent des dommages collatéraux d’un conflit de travail ou de la fin abrupte d’un contrat, c’est le deuil de la camaraderie et de ces amitiés qui incarnent le privilège de travailler au quotidien avec des personnes qui partagent ta passion. Et qui étaient à tes côtés au coeur de la bataille. Je pense à Chantal, Agnès, Maxime, Claudia, Jessica, Marie-Ève, Olivier, Philippe... J’appréhende le moment où je penserai à Louis, André, Isabelle, Vincent, Mylène et Isabelle (pour ne nommer que ceux-là) de la même manière, même si les circonstances sont bien différentes.

J’étais en poste depuis quatre ans à Entrée principale quand j’ai participé à mon conventum de 20 ans d’école secondaire. Et cet automne, j’entamais ma sixième saison quand l’École secondaire de Rochebelle me consacrait, parmi tant d’autres, ambassadrice de ma promotion. Ma photo est sur le mur du pavillon Jacques-Rousseau, pas très loin de celle de François Pérusse, mon idole d’adolescence. J’étais gênée!

Mon chum Dominic était avec moi. Il m’a fait la surprise. Il était bien content parce que Steve Penney, ex-gardien du Canadien de Montréal, célèbre pour s’être fait voler sa bague de la coupe Stanley, était aussi du lot.

Quand j’y repense, j’étais encore plus heureuse que lui, car sans le lock-out, il n’aurait pas été là. On blague souvent que nous sommes, l’un pour l’autre, la plus belle prime de congédiement possible. On ne serait pas allé deux fois à la conquête du Midwest en passant par une étrange tour de chèvres, on n’aurait jamais dansé ensemble la salsa comme des pros à Puerto Rico ni conduit des funiculaires en Espagne ou rencontré Roger Moore à Monaco. Scarlett le chien se serait sentie un peu plus seule et n’aurait surtout pas eue de petite soeur canine adoptée en France.

Il y a toujours de ces chanceux qui profitent de la guerre. Nous considérons en faire partie. Mais il y a aussi toujours, dans chaque conflit, des pertes. Ça fait partie de la nature de la bête. On trouve toujours un gagnant. Mais la vérité c’est que tout le monde perd dans un conflit.

Dans les dix dernières années, j’ai perdu une permanence, j’ai perdu le respect que j’avais pour certaines personnes, j’ai perdu confiance, j’ai perdu des amis... mais c’est moi qui ai gagné.

Bien sûr que dans le meilleur des mondes on devrait tous avoir une job steady qui est aussi notre passion et qui nous fait s’épanouir. Tous avoir un chum qui nous aime et nous comprend en plus de partager avec nous l’amour de deux petits chiens blancs. Mais j’aurais aimé vivre tout ça sans lock-out.

Parce que si mes gains semblent bien valoir mes pertes, je fais partie d’une minorité. Pour mes collègues qui ont perdu emploi, maison, famille ou dignité (ou tout ça à la fois), cet acte insidieusement violent les aura forcé à faire des sacrifices qu’ils ne méritaient pas. Et ne serait-ce que pour ça, j’ai bien de la difficulté à pardonner à ceux qui ont choisi de nous jeter à la rue, il y a de cela dix ans. Mais j’essaie.

Sincèrement, j’essaie.