Photo: Olivier Croteau 2019/09/25 Trois-Rivieres, Quebec Canada. Le CIUSSS de Trois-Rivieres.

L’art de jeter le bébé avec l’eau du bain

OPINIONS / Monsieur le ministre. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le débat entourant l’utilisation d’un questionnaire portant sur les dysfonctions sexuelles dans le processus d’évaluation des familles d’accueil et des postulants à l’adoption car je fus impliqué de près pendant 25 ans dans le développement d’un modèle d’évaluation et d’intervention dans les situations alléguées d’agressions sexuelles.

L’auteur, Alain Perron, est psychologue en pratique privée et ex-membre du programme d’évaluation et de traitement des situations d’agressions sexuelles au Centre jeunesse de la Mauricie et du Centre-du-Québec. Il adresse cette lettre au ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux du Québec, Lionel Carmant.

J’ai été dans un premier temps, impressionné par la volonté de faire enfin appel à un processus d’évaluation plus complet par le Centre Jeunesse car au cours de ces 25 ans, nous avons été témoins malheureusement, de trop nombreuses situations d’agressions dans nos familles d’accueil et d’enfants adoptés. À de nombreuses reprises, nous avons été consultés afin de bonifier les évaluations et ce fut toujours la même réponse de résistance au changement soit le malaise de tenter de comprendre s’il y a présence de dysfonctions sexuelles dans le couple.

Il faut savoir que les facteurs de risque d’agression sont mieux connus au plan scientifique.

Nous parlons des distorsions cognitives liées à la sexualité impliquant des enfants, à celles entourant la compréhension du droit à la sexualité et au consentement, la présence de traits psychopathiques, la présence d’intérêts sexuels déviants et des problèmes d’intimité au plan de l’expression affective mais aussi de la sexualité.

La prévention par la mise en place d’une évaluation plus rigoureuse aurait pu augmenter nos chances de mieux discriminer les situations à risque et il est désolant de ne pas l’avoir actualisée.

À cet effet, il faut savoir que, par le passé, des familles considérées excellentes et reconnues par le système ont souvent été impliquées dans des situations où l’un des membres, souvent le père, avait agressé sexuellement des enfants qui lui étaient confiés.

Dans la situation actuelle, un compromis aurait pu être mis en place mais vous retirez ipso facto le processus sans vraiment savoir de quoi il en retourne exactement. Bien entendu, la grogne populaire se calme mais le drame des enfants victimes et silencieux demeurera et il faudra attendre qu’un ou des enfants se retrouvent à nouveau agressés pour que ces mêmes personnes s’indignent de l’inefficacité de la DPJ.

Il faut que vous sachiez que les instruments d’évaluation mis en place au CIUSSS-MCQ sont utilisés dans d’autres secteurs dont des cliniques privées et ils n’ont jamais provoqué de scandale car les gens en ressortent plus sécurisés de savoir que nous prenions en compte les enjeux de leur santé sexuelle et qu’ils pouvaient recevoir les services appropriés à leurs besoins.

Ce processus n’est pas parfait mais il est nettement plus près de la réalité clinique. Je vous invite à prendre le temps de bien comprendre les différents enjeux car nous avons à coeur le bien de ces enfants qui ont subi déjà dans trop de sévices.

Il serait sage d’étudier le phénomène sur plusieurs dimensions afin de s’appuyer sur des données plus probantes, ce qui nous guiderait vers une amélioration des services.

Nous l’avons fait dans le domaine des agressions sexuelles et tout est en place pour étudier cette réalité mais il nous faut une volonté politique. Nous avons perdu malheureusement vingt ans de recherche en raison de ce type de résistance.

Sachez que je suis sensible aux gens qui se sont sentis bousculés dans le processus mais je suis convaincu qu’il est possible de bien comprendre cette réalité tout en augmentant le sentiment de sécurité. L’importance de protéger nos enfants vous invite à ne pas les laisser tomber. Donnez-leur une chance en permettant une évaluation plus rigoureuse.