Donald Trump

L'arrêt Korematsu et les projets de Trump

L'auteur, Francis Langlois, est membre associé à l'Observatoire sur les États-Unis (OSEU) de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM) et est également professeur d'histoire au Cégep de Trois-Rivières.
Le 17 novembre dernier, un proche collaborateur du président élu Donald Trump mentionnait à Fox News que la création d'un registre fédéral de tous les musulmans en sol américain est une mesure constitutionnelle. Pour appuyer cette affirmation, il citait la décision de la Cour Suprême dans l'arrêt Korematsu (1944) qui avait confirmé la légalité de l'Ordre 9066 adopté en février 1942 par Franklin D. Roosevelt pour faire emprisonner environ 110 000 citoyens américains d'origine japonaise.
Suivant l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le président Roosevelt cède aux pressions des militaires et des médias, ces derniers donnant écho à l'hystérie collective affectant la côte ouest américaine et décide de «relocaliser» les citoyens américains d'origine japonaise au nom de la sécurité nationale, geste imité par les autorités canadiennes. La relocalisation se fait dans des camps construits dans des régions isolées à l'intérieur du continent. Les gens concernés doivent abandonner l'essentiel de leurs possessions qui sont récupérées par des voisins peu scrupuleux. En principe, les internés devaient être ensuite relocalisés ailleurs dans le pays, mais ce processus n'a été mené à terme que pour une infime partie de ceux-ci.
Né en Californie, Fred Korematsu change son nom et fait modifier son apparence physique par la chirurgie plastique afin de se faire passer pour un Latino-Américain. Il est arrêté en mai 1942 puis déporté dans un camp. En 1944, parce que son internement ne repose que sur son origine ethnique, son cas se rend devant la Cour Suprême. Dans une décision rendue à six contre trois, les juges concluent que Korematsu n'est pas interné pour des motifs raciaux, mais bien pour des raisons de sécurité nationale, les États-Unis étant en guerre contre le Japon.
En 1982, une commission fédérale concluait que le jugement de la Cour Suprême était toutefois erroné et que l'internement ordonné par Roosevelt est une grave injustice reposant sur du racisme, de l'hystérie collective et une absence de leadership. Ceci était déjà évident en 1944.
À ce moment, deux des juges de la Cour Suprême affirmaient publiquement que le jugement validait la discrimination raciale dans le traitement des citoyens. De même, le fait qu'à l'époque l'armée recrutait des citoyens d'origine japonaise dans ses rangs pour le combat démontrait que le danger de sabotage ou de trahison était loin dans l'esprit des militaires. Ceci est confirmé par les archives qui ont été cachées à la Cour. Celles-ci démontrent d'ailleurs que l'armée ne craignait pas une invasion de la côte ouest et que le FBI ne considérait pas les internés comme une menace. Enfin, il est important de noter qu'une mesure similaire avait été imaginée pour les citoyens d'origine italienne et allemande sans être mise en application. Il semble donc que l'Ordre 9066 reposait sur des préjudices raciaux plutôt que sécuritaires. Suivant cette commission, la condamnation de Korematsu a été commuée en 1983 et les anciens internés ont reçu des excuses officielles et un dédommagement en 1988.
Il semble que malgré ce discrédit, pour la future administration Trump, suivant la doctrine stare decisis voulant qu'un précédent reste en vigueur tant qu'il n'est pas renversé, l'arrêt Korematsu donne une base à partir de laquelle l'État peut discriminer certains de ses citoyens comme il l'entend, et ce au nom d'impératifs «sécuritaires». L'Ordre 9066 et l'arrêt Korematsu ont été exécutés sous la gouverne d'un président dont l'ensemble de l'oeuvre a été orienté par le bien public plutôt que les intérêts partisans et la manipulation et dont l'attitude conciliatrice contraste avec celle du futur occupant de la Maison-Blanche. À cet égard, l'appel de son collaborateur à une des décisions les plus sombres de l'administration Roosevelt semble annoncer que le prochain président, plutôt que d'apaiser l'hystérie collective engendrée par les attentats qui ponctuent l'actualité entend s'en nourrir.