L’appât et les poissons

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Le Quotidien
OPINION / Dr. Sylvain Charlebois est professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université de Dalhousie

Jusqu’à présent, environ 25% des restaurants au pays ont fermé leurs portes pour la saison et peut-être pour de bon. La Chambre de commerce du Canada s’attend à ce que 60% des restaurants ferment définitivement d’ici novembre. Même si une telle prévision peut sembler excessive, avec l’automne qui arrive, il y a de quoi s’inquiéter pour ce secteur qui agonise depuis mars.

Selon Statistique Canada et d’autres rapports, les revenus de l’industrie représentent environ 65% de leur niveau d’avant le début de la pandémie. Malgré le scénario cauchemardesque engendré par la pandémie, le secteur a fait preuve d’une résilience impressionnante. Pour ce faire, plusieurs restaurateurs ont dû se tourner vers le commerce en ligne en souscrivant à des applications par téléphone pour livraison à domicile. Plusieurs ont aussi agrandi leur terrasse, cet été, à un point tel où certains stationnements et trottoirs ont été convertis en salle à manger extérieure géante. À part le fait qu’il y avait moins de monde, surtout dans les centres-villes, tout semblait normal.

Mais avec l’automne qui arrive, les choses se compliquent. Les restaurateurs vont essayer tant bien que mal de prolonger la saison estivale avec des chauffe-patios et des couvertures distribuées aux clients. Mais au Canada, on ne peut pas ignorer l’arrivée de l’automne, signe annonciateur de l’hiver et des températures glaciales.

Toutefois, au cours de l’été, plusieurs d’entre nous ont remarqué de nombreux changements sur les menus. On y retrouvait moins de choix, et surtout, des prix plus élevés, dans le but de procurer un certain niveau de rentabilité avec des salles à moitié vides. Malgré cela, certains signes nous démontrent que le système s’écroule tranquillement. De nombreux restaurants prennent maintenant de 90 à 120 jours pour payer leurs comptes. Avec le terme des factures à payer qui s’allonge, pratiquement 40% des repas servis en restauration proviennent de fournisseurs payés selon des conditions préétablies. Une bombe financière à retardement.

La peur de la COVID-19 constitue certes un facteur important qui éloigne les gens. Selon un sondage réalisé en août, plus de la moitié des Canadiens prévoient retourner au restaurant seulement après une deuxième vague.

L’économie connaît elle aussi de graves problèmes. Plusieurs personnes ont perdu leur emploi et vivent avec un budget amoindri. Selon Statistique Canada, il y a un million d’emplois de moins qu’avant la COVID-19. Mais pour le secteur de la restauration, rien ne peut être aussi dévastateur que le télétravail. Près d’un employeur sur quatre au Canada envisage de laisser leurs employés travailler plus souvent à la maison, même après la COVID-19. Les centres-villes connaissent une situation désastreuse et on voit déjà à quel point le mouvement d’exode affecte le secteur dans les centres urbains. Et lorsque l’on passe plus de temps à la maison, notre relation avec la nourriture change.

Avant la pandémie, on consacrait environ 38% de notre budget alimentaire pour des aliments consommés à l’extérieur de la maison. Nous atteignons probablement 25% en ce moment, tout au plus. La majeure partie de notre argent se dépense à l’épicerie pour acheter de la nourriture à préparer à la maison, dans nos cuisines. Retourner au 38% d’avant la pandémie n’arrivera pas de sitôt.

Malgré le déclin, tous les gouvernements au pays hésitent à aider un secteur qui en a grandement besoin. Mais dans certains cas, les instances publiques ont décidé d’utiliser le secteur comme leurre afin de stimuler une économie chancelante.

Le Nouveau-Brunswick aide son industrie hôtelière à se rétablir en proposant des mesures incitatives à ses citoyens. Le programme Explore NB Travel Incentive a été créé en réponse à la pandémie de COVID-19 pour stimuler l’industrie touristique. Il permet aux Néo-Brunswickois de demander un remboursement de 20% sur les dépenses admissibles effectuées pendant les vacances qui comprennent un séjour d’une nuitée payé dans la province entre juillet et septembre. Les résultats pour l’instant semblent tout à fait convaincants et plusieurs commerces qui n’ont rien à voir avec les secteurs touristiques en profitent aussi. Plusieurs restaurants et hôtels débordent de monde. Autrement dit, le Nouveau-Brunswick ne tente pas de sauver le secteur, mais plutôt d’utiliser le secteur de la restauration et de l’hôtellerie comme appât afin de faire sortir les consommateurs de leur maison, de leur oasis de sécurité. Énorme nuance. L’Angleterre a fait un peu la même chose avec ces coupons-rabais durant un mois cet été. Quand l’appât vaut plus cher que le poisson, il devient plus facile d’oublier ses inquiétudes.

Pour cet automne et l’hiver rigoureux à venir, notre économie a besoin de toute l’aide possible. Il est temps que d’autres provinces emboîtent le pas, sinon l’hiver sera très long.