François Legault
François Legault

La stratégie salariale de François Legault

OPINIONS / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le Gouvernement du Québec compte plus de 550 000 employés distribués dans une structure occupationnelle comprenant des cadres, des professionnels, des techniciens, des employés de bureau ou des ouvriers. Massivement syndicalisés, les employés de l’État réalisent une mission de plus en plus sophistiquée. En effet, de nouveaux phénomènes doivent être pris en compte tels que le vieillissement accéléré des Québécois et l’apport de nouvelles technologies qui transforment les modes de travail traditionnels fondés sur le présentiel. Dans ce contexte changeant, pointant du doigt la fonction publique, François Legault compte sur le développement de l’expertise et de la relève, le soutien à la diversité et la recherche de performance. Québec veut en outre «transformer» la fonction publique sans mentionner la direction d’une telle transformation, ce qui peut être source d’incertitude pour les employés.

Or les conventions collectives, en vigueur depuis le 1er avril 2015, se sont terminées le 31 mars 2020, projetant le Gouvernement du Québec dans une vaste opération de négociation collective. Surgit alors la question des salaires où chaque 1 % d’augmentation représente plus de 500 millions de dollars sur le budget annuel de l’État. Face à des négociations ardues, mais tout de même actives, entre l’État et ses syndicats de fonctionnaires, la crise de la COVID-19 frappa comme un ouragan vers la fin février 2020. L’État du Québec, qui jusque-là, pouvait se targuer de résultats financiers enviables, n’était soudainement plus reconnaissable. Malgré cela, les valeurs mises de l’avant par ladite négociation visent un accroissement de la mobilité, de la formation continue et de la conciliation travail-famille. S’ajoutent une préoccupation à l’endroit de la santé et de la sécurité au travail et le maintien d’un système d’avantages sociaux dont la sécurité d’emploi constitue le fer de lance.

Le monstre de la COVID-19 se manifesta particulièrement dans les installations pour personnes âgées. Il en résultat que des employés mal protégés, et craignant pour leur vie, ont claqué la porte. C’est là que la proposition de François Legault d’une majoration d’environ 30 % de l’échelle salariale des préposés aux bénéficiaires, est un coup de tonnerre. Car elle s’infère d’une logique de marché ou de rareté de main-d’œuvre. A contrario, la structure salariale des employés de l’État tire sa légitimité d’une logique de justice distributive, fouettée par la Charte des droits et libertés de la personne notamment à son article 19: «Tout employeur doit, sans discrimination, accorder un traitement ou un salaire égal aux membres de son personnel qui accomplissent un travail équivalent…».

Or le concept de travail équivalent tire sa source de la valeur des tâches considérées les unes par les autres. Tout cela n’a rien à voir avec la logique de rareté de main-d’œuvre propre aux préposés aux bénéficiaires. Ainsi, la structure salariale étatique est une toile d’araignée. En tirant une maille, tout le reste bouge. Par exemple, à côté des préposés aux bénéficiaires, il y a les préposés à l’hygiène et salubrité qui demanderont certainement que leur rémunération soit aussi majorée. Augmenter les salaires des préposés aux bénéficiaires est certes méritoire. Mais il faudra, en vertu du cadre légal actuel, en saisir l’effet sur les divers postes de travail de la fonction publique. Sinon, il appartiendra au Tribunal des droits de la personne de le faire à la demande de l’une ou l’autre des parties.

Nul besoin d’être devin pour prédire que les syndicats réussiront à protéger essentiellement les salaires au coût de la vie, par des augmentations oscillant entre 1,5 % et 2,5 % par année, dans l’un ou l’autre des quelques 300 titres d’emplois du secteur public. Le Gouvernement en profitera probablement pour introduire davantage de flexibilité entre les emplois. Quant à l’augmentation de salaires déjà offerte aux préposés aux bénéficiaires, il faudra saisir ses conséquences sur l’ensemble des autres emplois équivalents de la fonction publique dans une perspective d’équité qui n’a rien en commun avec la logique de rareté de main-d’œuvre du premier ministre Legault. C’est là que la négociation collective risque de bloquer lorsqu’il faudra soupeser la valeur des emplois les uns par rapport aux autres.