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Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
Jean Chrétien.
Jean Chrétien.

La politique silencieuse

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ÉDITORIAL / Le roc solide du Labrador pourrait-il devenir un cimetière pour les déchets nucléaires ouvert à n’importe quel pays? C’est ce que semble croire l’ex-premier ministre Jean Chrétien qui, à 87 ans, a trouvé le moyen de rebondir dans l’actualité cette semaine. Mais il s’en serait certainement passé.

L’entrevue qu’a accordée l’ancien premier ministre à la journaliste Marie-Maude Denis, animatrice de l’émission «Enquête», n’était pas la plus étincelante opération de relations publiques pour atténuer l’impact que pourraient avoir les révélations du reportage présenté jeudi. Celui-ci faisait état de négociations secrètes entre des gens d’affaires et des avocats, dont Jean Chrétien, sur l’enfouissement de déchets radioactifs dans les profondeurs du Bouclier canadien, quelque part au Labrador.

Jean Chrétien, qui agit comme avocat-conseil pour les promoteurs du projet, faisait partie des discussions. Les promoteurs sont aussi des clients du cabinet Dentons, auquel est rattaché l’ex-premier ministre.

Celui-ci a même signé, en 2019, une lettre destinée à un des partenaires japonais dans laquelle il plaide en faveur du projet. Le Canada, écrit-il, a été le plus important fournisseur de combustible nucléaire (uranium) et il serait approprié, selon lui, que le pays devienne l’intendant et le garant de l’entreposage sécuritaire de déchets nucléaires radioactifs.

Cela soulève d’importantes questions. D’abord sur le problème de gestion des déchets radioactifs. Il est étonnant que des intérêts privés puissent ainsi librement discuter d’un tel projet, même de façon préliminaire. La question des déchets radioactifs, en raison de ses impacts sur l’environnement et sur la sécurité nationale, devrait être une affaire d’État. Ce sont les gouvernements qui doivent porter de tels dossiers, notamment pour s’assurer d’un minimum de transparence auprès des populations concernées. Si cela vaut pour les déchets nucléaires domestiques, cela devrait aussi, à plus forte raison même, valoir pour les déchets radioactifs importés.

Également, on peut se questionner sur le rôle que joue l’ex-premier ministre dans ce dossier et se demander à quel titre il intervient. La lettre qu’il a signée mentionnait, sous son nom, qu’il avait été le vingtième premier ministre du Canada. Il serait hasardeux de croire qu’une majorité de Canadiens partagent son opinion, voire son enthousiasme, sur les déchets radioactifs...

On nage ici certainement dans des activités de lobbying. Le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador est un de ceux qui ont eu droit à un coup de fil de l’ex-premier ministre au sujet du projet de stockage des déchets radioactifs de pays étrangers, projet auquel il ferme la porte. L’histoire ne dit pas si d’autres dirigeants politiques ont eu droit à un petit briefing de la part de Jean Chrétien, mais une lettre qu’il a signée et qui était destinée à un des partenaires japonais mentionnait ceci: «J’organiserai et participerai à des discussions au Canada, dans ses provinces et dans des pays partenaires éventuels pour faire avancer le projet d’un dépôt en profondeur dans le Nord-Est canadien.»

Qui plus est, un collègue de M. Chrétien chez Dentons a mentionné au correspondant nippon que les libéraux avaient été réélus et que M. Chrétien était un «conseiller de confiance» de Justin Trudeau. Visiblement agacé lors de l’entrevue, Jean Chrétien a nié être un tel conseiller et assure n’avoir jamais fait de lobbying pour le projet.

L’histoire nous dira s’il dit vrai. Mais une chose est certaine: le p’tit gars de Shawinigan est sorti de la politique mais la politique n’est pas sortie du p’tit gars de Shawinigan. Ici, on est dans la politique silencieuse, dans le travail de coulisses pour garder secret un projet à forte incidence qu’on veut mettre sur les rails.

Même si un des Japonais impliqués dans le dossier insistait, en 2019, sur le fait qu’il fallait «empêcher la fuite des informations avec le plus grand soin», c’est sorti. Et quand ça éclate, ça fait beaucoup de bruit.

Et ça vient surtout éclabousser un ancien premier ministre qui aurait certainement bien mieux fait de profiter de sa retraite.