La peur d'être critique

Je voudrais soutenir l'opinion émise par Normand Leclerc, le 7 mars: «Ils ont applaudi...» un certain Kevin O'Leary.
Nous connaissons tous le cliché que «l'argent ne fait pas le bonheur»; voilà que le preacher du néolibéralisme, Kevin O'Leary, nous apprend maintenant à l'émission Tout le monde en parle que l'argent rend libre!
Bien que la liberté que nous procure l'argent soit un fait indéniable, il faut tous se souvenir que la liberté, elle, n'est qu'illusion: personne n'est libre, millionnaire ou non. Nous sommes tous contraints dans nos choix, et dès qu'un choix est fait, il nous contraint souvent à vie. Qu'est-ce donc alors que la liberté? N'est-ce pas la capacité de faire des choix qui, à la fois, nous engagent et nous contraignent? La liberté, c'est donc contraignant et engageant et non pas de faire ce qu'on veut.
La réflexion de monsieur Leclerc m'a rappelé un certain Alphonse Desjardins et son épouse Dorimène qui, il y a plus de 114 ans, travaillaient à créer un mariage entre le capitalisme et le coopératisme.
Dans le temps, ils ont réussi à inventer une formule où tout le monde y gagnait: l'entreprise et les sociétaires. Le retour sur investissement (le RSI) était partagé entre la Caisse populaire et les membres qui l'utilisaient.
Un sentiment vrai de coopération, de mutualité l'un envers l'autre se vivait au quotidien: l'exploitation de son prochain était pratiquement tabou, et la nouvelle formule en était une quasi caritative. Dorimène et Alphonse savaient à la fois mettre en pratique le souci de soi et des autres.
Dorimène et Alphonse avaient décidé que le RSI capitaliste et socialiste devait revenir en bonne partie à la source même du succès de leur patente: aux personnes.
Dans les années 1990, les héritiers de la patente à Dorimène et Alphonse ont choisi qu'il fallait s'adapter à la mondialisation, aux preachers du néolibéralisme. Ainsi, ce qui avait été créé pour les personnes des villages et quartiers des villes, est devenu le méga Mouvement Desjardins qui, aujourd'hui, est rendu bien loin des besoins des gens à qui l'on ne rend plus des services d'épargne et de crédit, mais à qui l'on vend des produits financiers.
Ça fait plus «sérieux», mais, nous, les sociétaires crédules, celles et ceux qui ont dit oui au mariage d'antan, on constate que le divorce est consommé entre la patente coopérative et nous. L'égoïsme du néolibéralisme a pris la place de l'altruisme du coopératisme!
Aujourd'hui, le méga Mouvement Desjardins de Dorimène et d'Alphonse, c'est big et ça ne donne presque plus rien en RSI aux sociétaires, ni même aux villages et quartiers des villes où l'on ferme les caisses d'autrefois! Les ristournes sont beaucoup plus en commandites et en publicité... Voilà la nouvelle coopération: du vrai communisme.
Applaudir quand on devrait crier chou, c'est la peur d'être critique, mais surtout, la peur d'être un libre penseur, c'est-à-dire de penser par soi-même. J'apprends par un sondage que nous, les Québécois, sommes à 61 % contre l'indépendance du Québec; comment alors se surprendre que nous applaudissions n'importe qui et pour n'importe quoi. L'indépendance financière, ça nous revient individuellement.
«Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves! C'est assez!» nous disait Claude Péloquin au début des années 70. Ne faudrait-il pas se créer une nouvelle patente à la Robin des banques pour contrer le capitalisme et le coopératisme sauvages nouvellement mariés?
François Champoux
Trois-Rivières